Le 20 juillet 1876, Emil Bienz parvint à s’évader de la prison bâloise du Schällemätteli. Il ne réussit toutefois pas à aller bien loin et dut ensuite répondre d’un triple meurtre devant la justice. Illustration de Marco Heer.
Le 20 juillet 1876, Emil Bienz parvint à s’évader de la prison bâloise du Schällemätteli. Il ne réussit toutefois pas à aller bien loin et dut ensuite répondre d’un triple meurtre devant la justice. Illustration de Marco Heer.

L’évasion bâloise de 1876

En juillet 1876, deux détenus s’évadèrent de la prison bâloise du Schällemätteli en assassinant trois gardiens. Leur fuite était entre autres motivée par les mauvaises conditions qui régnaient dans l’établissement.

Patrik Süess

Patrik Süess

Patrik Süess est un historien indépendant.

Le Bâlois Emil Bienz avait déjà été condamné à plusieurs reprises pour escroquerie, tandis que l’Italien Bernardo Marciali purgeait une peine pour avoir tué, dans un accès de rage, un partenaire de jeu dans un bistrot du Petit-Bâle en lui assénant plus d’une douzaine de coups de couteau. Ils avaient planifié leur évasion de la prison bâloise du Schällemätteli huit jours durant.
Tout commença à quatre heures du matin dans la nuit du 20 juillet 1876: Bienz et Marciali ouvrirent les portes de leurs cellules à l’aide d’une clé en bois recouverte de tôle et s’engagèrent dans la galerie supérieure de leur aile de la prison. Armés de couteaux subtilisés dans l’atelier, ils tombèrent immédiatement nez à nez avec un gardien dénommé Hess en train d’éteindre les lampes à gaz de l’étage. Grièvement blessé après cette altercation, Hess se traîna jusqu’à la cellule du détenu Karl Schmitter, où il s’effondra en déclarant: «Oh Schmitter, je suis fini». Horrifié, ce dernier lui demanda ce qui s’était passé, mais Hess ne put qu’articuler «Mar-ci-a». Karl Schmitter fera le récit de cette nuit plus tard devant le tribunal. Il allongea Hess sur sa couchette, et le gardien rendit son dernier souffle en laissant échapper «Ô Jésus, mon Sauveur».
Dès le début de leur évasion, les deux fugitifs poignardèrent le premier gardien de prison qu’ils rencontrèrent. Illustration de Marco Heer.
Dès le début de leur évasion, les deux fugitifs poignardèrent le premier gardien de prison qu’ils rencontrèrent. Illustration de Marco Heer.
Pendant ce temps, les deux évadés étaient arrivés au rez-de-chaussée par les escaliers. Alerté par le bruit provenant de l’étage supérieur, Hiller, un autre gardien, fut lui aussi attaqué au couteau par Bienz et Marciali alors qu’il sortait de son poste de garde. Bienz se précipita alors dans la cour centrale où il tua le gardien de nuit Pfister. À l’aide d’une perche, il parvint à escalader le mur de la cour et à s’échapper. Des renforts étaient toutefois arrivés dans l’intervalle. Le gardien-concierge Surbeck et le chef de manœuvre Kleiber poursuivirent Bienz à travers les rues de Bâle plongées dans l’obscurité et parvinrent finalement à l’appréhender et à le maîtriser dans le parc voisin du Nachtigallenwäldeli.
Marciali n’avait quant à lui même pas réussi à quitter l’enceinte de la prison. Après l’assassinat du gardien Hiller, il était retourné au premier étage pour régler ses comptes avec Karl Nick, un autre détenu envers lequel il nourrissait une haine personnelle. Après l’avoir roué de coups, l’Italien était redescendu au rez-de-chaussée où il avait perdu un temps précieux et avait fini par se retrouver encerclé par d’autres gardiens. Voyant qu’il ne lui restait plus aucune issue, il se suicida avec une carabine qu’il avait auparavant prise à Hiller.

Une évasion motivée par une alimen­ta­tion insuffisante

Emil Bienz fut jugé à Bâle en août 1876 pour les multiples meurtres commis lors de son évasion. Pour justifier son méfait, l’accusé invoqua principalement la quantité insuffisante de nourriture servie en prison. Il argua que du pain léger, une mauvaise soupe et parfois une semaine complète sans viande ne suffisaient pas pour compenser des journées de 14 heures de travail: «Malgré mes multiples demandes et tentatives d’améliorer ma situation, je n’ai pas réussi à obtenir ne serait-ce qu’un peu de lait; j’ai donc compris que j’allais dépérir peu à peu. Rempli d’amertume, j’ai fini par prêter une oreille attentive aux projets de Marciali, qui m’avait soumis plusieurs propositions d’évasion dans l’atelier de vannerie.» Leur plan initial prévoyait selon lui de se servir de leur clé improvisée pour ouvrir également les autres cellules et libérer les détenus. L’Italien aurait par ailleurs impérativement tenu à assassiner le directeur de la prison, ce que Bienz aurait toutefois refusé. Lui et Marciali ne voulaient que ligoter le gardien Hess, mais ne trouvant pas de corde, «il ne nous restait plus d’autre choix que de nous servir du poignard. Nous étions tous deux consternés par la tournure des événements.»
Devant le tribunal, Emil Bienz invoqua une alimentation insuffisante comme principale raison de sa tentative d’évasion. Illustration de Marco Heer.
Devant le tribunal, Emil Bienz invoqua une alimentation insuffisante comme principale raison de sa tentative d’évasion. Illustration de Marco Heer.
L’avocat de Bienz, le Dr Wieland, critiqua lui aussi les insuffisances du système en place. L’augmentation du rendement du travail des détenus, qui intéresserait particulièrement la direction de la prison, se ferait au détriment de la discipline et de la sécurité. Cette augmentation aurait par ailleurs «pour incidence que la quantité de nourriture fournie devient insuffisante pour qui doit travailler». Ces mêmes circonstances auraient aussi permis «à Marciali et Bienz de nouer des liens si étroits», et Bienz serait uniquement «devenu un meurtrier à travers cette complicité avec Marciali».
Selon son avocat, Emil Bienz ne serait devenu un meurtrier qu’en s’associant à Bernardo Marciali. C’est du moins ce qu’il affirma plus tard devant le tribunal. Illustration de Marco Heer.
Selon son avocat, Emil Bienz ne serait devenu un meurtrier qu’en s’associant à Bernardo Marciali. C’est du moins ce qu’il affirma plus tard devant le tribunal. Illustration de Marco Heer.
Von Salis, le directeur de l’établissement, réfuta vigoureusement ces allégations. Les détenus auraient été suffisamment nourris et Bienz aurait surtout «attisé le mécontentement» des autres. À la question de savoir pourquoi les détenus avaient été en mesure de subtiliser des couteaux dans l’atelier et de les introduire dans leurs cellules, il répondit: «Il y a des centaines d’outils, et comme les détenus quittent l’atelier trois fois par jour pour retourner dans leurs cellules, il faudrait réaliser autant de fouilles corporelles minutieuses, ce qui serait impossible.»

Du bannis­se­ment à la peine d’emprisonnement

À quoi ressemblait le système pénitentiaire que critiquait l’avocat de Bienz? Les pénitenciers en tant qu’institution s’étaient diffusés dans toute l’Europe aux 17e et 18e siècles. L’emprisonnement supplanta progressivement les peines corporelles et le bannissement; vers 1800, il constituait déjà la forme de peine dominante en Suisse. Les sonnettes avaient été les précurseures des pénitenciers. Mendiants, vagabonds et autres personnes indésirables étaient contraints d’effectuer des travaux forcés dans un unique but de dissuasion. Le pénitencier reprit ce principe de travaux forcés et s’en servit pour punir les criminels.
Les sonnettes de Berne, dessin à la plume du 19e siècle.
Les sonnettes de Berne, dessin à la plume du 19e siècle. Wikimédia / Bibliothèque nationale suisse
Le mouvement de réforme pénitentiaire des années 1770, qui vit le jour en Angleterre avant de se propager dans toute l’Europe, remit en question le but du pénitencier dans l’esprit des Lumières. Selon celui-ci, l’objectif de ce système ne consistait plus uniquement à dissuader et à punir les criminels, mais avant tout à réhabiliter moralement les détenus. Les anciens délinquants devaient être transformés en citoyens utiles en les habituant à un travail régulier et honnête. Cela ne semblait toutefois possible qu’en améliorant les conditions hygiéniques, disciplinaires et morales de la privation de liberté. On s’efforça par conséquent de minimiser les atteintes à la santé en détention et de mettre l’accent sur l’éducation religieuse et la formation morale, mais aussi sur la discipline au travail.
Le 19e siècle vit l’introduction du «régime progressif» qui prévoyait une exécution des sanctions par étapes: en partant de la stricte détention cellulaire, il était possible, en fonction du comportement du détenu, de passer à une phase de vie en communauté et de lui accorder progressivement des libertés et avantages supplémentaires, jusqu’à ce qu’une libération (conditionnelle dans un premier temps) devienne possible. Néanmoins, en dépit de toute la volonté de dispenser une éducation morale, l’idée de la détention dans un but punitif demeurait cruciale. Cette conception de la prison reposait sur un équilibre délicat entre assister et discipliner, entre réprimer et soutenir.
Inaugurée en 1864, la prison bâloise du Schällemätteli était conçue selon ces paramètres. La structure se composait de 93 cellules individuelles, de plusieurs ateliers, de cellules de bain et d’arrêt, d’une salle de classe et d’une église. Religion, discipline et travail devaient là aussi contribuer à réhabiliter les détenus. La dimension religieuse était représentée par un aumônier présent en permanence ainsi que par un pasteur chargé de l’enseignement et du catéchisme des détenus. Une grande importance était également accordée au travail. Les détenus pouvaient se consacrer au filage, à la tonnellerie, au travail du bois ou encore au tissage, en plus de la possibilité de suivre une formation dans le domaine du textile.
La prison du Schällemätteli dans une photo datant des années 1860. Au premier plan à gauche, l’emplacement qui accueillera le Bernoullianum de l’université de Bâle.
La prison du Schällemätteli dans une photo datant des années 1860. Au premier plan à gauche, l’emplacement qui accueillera le Bernoullianum de l’université de Bâle. Staatsarchiv Basel-Stadt

Pour le compte d’entreprises privées

La mise à disposition du travail des détenus à des entreprises privées devint de plus en plus courante durant la première moitié du 19e siècle. Les prisons se transformèrent ainsi en unités de production lucratives pour certains industriels grâce à cette main-d’œuvre bon marché. La notion de rentabilité, et même d’autonomie financière de l’établissement, passa dès lors au premier plan, éclipsant la dimension éducative: «Le strict respect des principes de base marqua un recul dans de nombreuses prisons européennes. [...] Les principaux maux résidaient dans la surpopulation constante, une alimentation insuffisante, l’exploitation à outrance de la main-d’œuvre, le non-respect des règles d’hygiène minimales, la gestion par du personnel non qualifié et l’absence d’enseignement scolaire.» En plus d’entraîner une exploitation toujours plus marquée de la main-d’œuvre que représentaient les détenus, cette évolution finit également par nuire à la sécurité, comme le montre l’affaire Bienz/Marciali à Bâle. Confrontées notamment à des incidents comme celui-ci, les autorités finirent par être forcées de reconnaître que les établissements de détention ne pouvaient être gérés comme des entreprises et qu’aucun profit ne pourrait jamais en être tiré.
La tentative d’évasion de 1876 entraîna au moins quelques changements immédiats au sein de la prison du Schällemätteli. Des gardiens supplémentaires furent engagés, et la patrouille de nuit en particulier fut réorganisée pour davantage de sécurité. Les grilles des cellules furent fixées plus solidement et une grille supplémentaire fut installée entre l’aile des cellules et l’escalier. Les outils de travail des détenus furent désormais collectés le soir venu. Le Conseil d’État de Bâle-Ville réclama par ailleurs à la Direction de la justice un rapport complet sur la situation de l’alimentation des détenus. Après avoir consulté des directeurs de prisons d’autres cantons, la Direction de la justice parvint finalement à la conclusion que les repas servis au Schällemätteli étaient effectivement insuffisants et qu’ils devaient être améliorés tant sur le plan qualitatif que quantitatif. Le fait que le gouvernement bâlois ait réagi à des critiques formulées par un détenu condamné pour l’assassinat de trois gardiens tend à indiquer qu’il existait effectivement certaines lacunes en matière d’alimentation et d’encadrement dans cet établissement.
Jugement du 12 août 1876 condamnant Emil Bienz à la réclusion à perpétuité.
Jugement du 12 août 1876 condamnant Emil Bienz à la réclusion à perpétuité. Staatsarchiv Basel-Stadt / Gerichtsarchiv EE 2 LXXIII
Emil Bienz fut condamné à la réclusion à perpétuité le 12 août 1876. Le Berner Volksfreund indique que celui-ci s’était montré «apathique et indifférent» tout au long de l’audience. Il n’aurait «versé de larmes» qu’au cours de son plaidoyer de défense, qu’il conclut par ces paroles: «Si je me trouve ici, c’est uniquement en raison de ces tristes circonstances. Sans Marciali, je ne serais pas non plus un meurtrier aujourd’hui. Dans mon désespoir, j’ai commis un acte irréfléchi. Je regrette le grand malheur que j’ai causé, mais c’est un fait accompli! Quant à la peine, je ne demande aucun jugement plus clément.» Bienz décéda d’une tuberculose en détention en novembre 1879, à l’âge de 33 ans.
La prison du Schällemätteli servit de pénitencier jusqu’en 1977, puis de maison d’arrêt préventive à partir de 1982. La taille de ses cellules n’étant plus conforme à la Convention européenne des droits de l’homme, elle fut fermée en 2004 puis démolie.
Vue de la prison bâloise du Schällemätteli. Photo prise en 1975.
Vue de la prison bâloise du Schällemätteli. Photo prise en 1975. Archives sociales suisses

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