Au milieu du XIXe siècle, un guérisseur attirait les foules à Worb, dans le canton de Berne. Illustration de Marco Heer
Au milieu du XIXe siècle, un guérisseur attirait les foules à Worb, dans le canton de Berne. Illustration de Marco Heer.

Contre les charla­tans, les guéris­seurs et les incompé­tents – l’affaire «Längmat­thans­li»

Dans les années 1840, un guérisseur bernois originaire de Worb attira une foule de fidèles. Toutefois, les méthodes de «Längmatthansli» étaient controversées et il n’était pas rare que ses patientes et patients décèdent à l’issue de leur traitement.

Patrik Süess

Patrik Süess

Patrik Süess est un historien indépendant.

Lorsque la cheminée crachait d’épaisses volutes de fumée jaune, c’était le signe que le maître s’était retiré dans son cabinet niché au grenier, où il luttait contre de puissants esprits dans l’intention de leur arracher leurs derniers secrets. Les pèlerins, venus de tout le pays, n’avaient alors d’autre choix que de patienter, parfois durant des jours et des nuits, devant l’imposante ferme. Pour faire passer le temps, la foule rassemblée en plein air chantait et priait. L’espoir d’une guérison unissait toutes les classes sociales, du simple paysan au patricien distingué. Et quand enfin s’échappait un panache de fumée bleue, un mélange d’excitation et de joie impatiente saisissait tout le monde: le maître daignait alors sortir de son extase pour enfin se tourner à nouveau vers les souffrances et les maux de ce monde.
La foule l’avait volontiers attendu car on savait que Johannes Brechbühl de Längmatt près de Worb, connu de ses adeptes sous le nom de «Längmatthansli», «était habité par l’esprit». Si quelqu’un avait été désigné pour identifier et vaincre les maladies, c’était bien lui. Il avait chez lui un vaste trésor de remèdes ainsi qu’un laboratoire parfaitement équipé comprenant des installations de distillation et d’extraction. Dans l’imposante bibliothèque de Johannes Brechbühl, les ouvrages de médecine et de chirurgie classiques côtoyaient ceux d’astrologie, d’alchimie, de magie et d’occultisme, mais aussi de magie noire, de mysticisme et de chiromancie, l’art de lire les lignes de la main.
La maison de Längmatt, photographiée au milieu du 20e siècle.
La maison de Längmatt, photographiée au milieu du 20e siècle. Extrait de: Carl Müller, Jeremias Gotthelf und die Ärzte, Berne, 1963
Längmatthansli travaillait également avec de mystérieuses machines électriques. Les traitements avaient alors lieu dans une pièce basse et plongée dans une semi-obscurité, mystérieusement éclairée à la bougie. Les claquements et cliquetis singuliers, la lueur bleutée des décharges électriques, les éclairs, les sensations surprenantes et parfois douloureuses au contact des étincelles: tous ces éléments contribuaient à vous faire entendre, voir et ressentir directement son pouvoir de guérison. Toutefois, les traitements les plus populaires de Längmatthansli étaient ses onguents et ses puissants «breuvages». La nouvelle de leur efficacité s’était répandue dans tout le pays. Qu’en savaient donc les spécialistes de la commission sanitaire de Berne qui décrivaient Längmatthansli en 1843 comme «l’un des médecins de pacotille les plus invétérés et les plus dangereux de notre canton»? Les connaissances théoriques étaient accessibles à tous. La guérison, dans sa véritable essence, était à l’inverse un phénomène merveilleux et surnaturel, et l’accès à ce monde surnaturel ne s’apprenait pas à l’école.
Johannes Brechbühl travaillait également avec des appareils électriques, à l’instar de ceux que Johann Gottlieb Schäffer avait dépeints dans son ouvrage Die elektrische Medizin, en 1766.
Johannes Brechbühl travaillait également avec des appareils électriques, à l’instar de ceux que Johann Gottlieb Schäffer avait dépeints dans son ouvrage Die elektrische Medizin, en 1766. Wellcome collection

Directive contre les guéris­seurs et les charlatans

Au début des années 1840, alors que Brechbühl était au sommet de sa gloire, le gouvernement bernois confia au Département de l’intérieur la tâche d’«édicter des directives afin (...) de lutter vigoureusement contre les guérisseurs (dans le canton).» Au 19e siècle, on considérait comme guérisseurs toutes les personnes qui exerçaient la médecine sans être diplômées d’une école reconnue et qui ne disposaient donc d’aucune patente de l’État les autorisant à pratiquer une profession de santé. L’emploi de termes comme «guérisseurs», «médecins de pacotille» ou «charlatans» pour désigner les amateurs constituait également une «tentative de la profession médicale, qui était alors en train de s’établir comme un corps de métier autonome, d’imposer un monopole thérapeutique en se démarquant clairement des méthodes et points de vue des faux médecins.»
Cependant, cette lutte contre les «guérisseurs» non autorisés se heurtait notamment à un obstacle majeur: jusqu’au 19siècle, la pratique de la médecine ne se distinguait guère de ce que l’on appelait la médecine populaire telle qu’elle était proposée par les herboristes locaux ou itinérants, les baigneurs, les médecins accoucheurs, les barbiers ou les chirurgiens. Il fallut attendre le milieu du 19e siècle pour constater un tournant crucial dans le savoir médical; l’orientation strictement scientifique de la formation des médecins fit alors véritablement émerger l’expertise qui différenciait les médecins formés académiquement de la «médecine populaire».

Une approche scienti­fique grâce aux Lumières

Un changement se produisit toutefois dès le 18e siècle, avec la nouvelle conception de la formation pensée par les Lumières, qui devait rigoureusement s’appuyer sur l’empirisme et la raison. En 1782, l’institut médico-chirurgical fut fondé à Zurich, avec pour objectif d’améliorer la formation scientifique des médecins de ville et de campagne. Un institut similaire ouvrit ses portes à Berne en 1797. Ces deux institutions étaient les prédécesseurs directs des facultés de médecine des universités de Zurich et Berne, fondées respectivement en 1833 et 1834. Parallèlement, une organisation autonome en tant que corps de métier s’avérait essentielle à la professionnalisation du métier de médecin en Suisse. En 1788, l’«Helvetische Gesellschaft correspondierender Ärzte und Wundärzte» vit le jour. Des associations cantonales de médecins émergeaient depuis la Médiation, à l’instar de «Société médico-chirurgicale du canton de Berne» en 1809. Ces associations professionnelles garantissaient toutes l’égalité des droits de leurs membres et procédaient dans le même temps à l’exclusion rigoureuse des «confrères issus d’une formation préscientifique». Dans son ensemble, la lutte contre les «guérisseurs» fut soutenue par l’État, non seulement grâce à l’adoption de lois, mais aussi par la constitution d’une police sanitaire. Dans le canton de Berne, une ordonnance contre les incompétents, les errants, les marchands ambulants et les charlatans fut adoptée dès 1761. Elle fut suivie quatre ans plus tard de l’«Ordonnance concernant les charlatans et autres médecins non reconnus».
L’ordonnance bernoise concernant les charlatans et autres médecins non reconnus, 1765.
L’ordonnance bernoise concernant les charlatans et autres médecins non reconnus, 1765. Archives de l’État de Berne, MC 298
Cependant, toutes ces interdictions visant le charlatanisme ne firent pas disparaître la multitude de guérisseurs non reconnus par l’État en Suisse. En effet, les instances étatiques étaient loin d’être coordonnées, y compris dans le canton de Berne. En 1840, les docteurs Albrecht Lutz et Ulrich Scheidegger, qui exerçaient respectivement à Signau et Langnau, déposèrent plainte contre Johannes Brechbühl auprès de la commission sanitaire du gouvernement cantonal, au motif qu’il exerçait la médecine sans être titulaire d’une patente. La commission sanitaire enregistra leur plainte et ordonna au préfet de Konolfingen d’imposer une lourde sanction à Längmatthansli pour faits de «charlatanisme». La commission relevait qu’il aimait manifestement traiter les éruptions cutanées en les frictionnant avec des préparations fortement irritantes à base de mercure et d’acide nitrique. Un médecin, le Dr Weil, rapporta qu’au cours des neuf derniers mois, six patients présentant un érythème dû au mercure étaient venus le consulter après avoir été «traités» pour des griffures par Brechbühl. Un député au Grand Conseil bernois mourut peu après. On soupçonna les «puissants remèdes» de Längmatthansli d’avoir été à l’origine de son décès. Toutefois, malgré une nouvelle relance, le préfet ne réagit pas à l’invitation de la commission sanitaire à ouvrir une enquête, et ce bien qu’une autre patiente du nom d’Anna Gäumann soit entre-temps «décédée pendant sa dernière maladie (...) alors qu’elle était soignée par le célèbre Längmatthansli de Worb au moyen de remèdes internes».
Pour ses traitements, Johannes Brechbühl utilisait également un pansement, appelé le «pansement de Längmatt», à base d’oxyde de plomb bouilli et d’huile de lin ou d’olive.
Pour ses traitements, Johannes Brechbühl utilisait également un pansement, appelé le «pansement de Längmatt», à base d’oxyde de plomb bouilli et d’huile de lin ou d’olive. Extrait de: Carl Müller, Jeremias Gotthelf und die Ärzte, Berne, 1963
Un an et demi plus tard, en juin 1842, la commission sanitaire fit une nouvelle tentative car «une femme du nom d’Anna Barbara Dubsch (...), qui souffrait d’une parotidite (oreillons) et avait été traitée par ledit Längmatthansli (...) au moyen d’une substance irritante appliquée sur la tuméfaction, avait été prise de fortes douleurs pendant plusieurs jours, si bien que l’on constatait désormais un décollement de l’épiderme et un grossissement quasi quotidien de la tuméfaction.» Il était grand temps à présent de «mettre fin dès que possible à ce fléau insidieux et nuisible (le charlatanisme)» dans le district de Konolfingen. De fait, un premier procès contre Johannes Brechbühl, alias Längmatthansli, se tint en octobre 1842. Il se solda par un acquittement car, selon la motivation du jugement, «considérant que (...) de nombreux fonctionnaires avaient eux-mêmes eu recours à ses soins médicaux (ceux de Längmatthansli), il avait pu trouver dans la confiance que ces personnes lui avaient accordé une sorte d’autorisation pour appliquer ses connaissances.» En outre, Längmatthansli avait «notamment soulagé d’affections cutanées chroniques persistantes de nombreuses personnes qui avaient été déclarées incurables, voire avaient été abandonnées par les médecins patentés». Il était même à souhaiter, comme le concluait ce document qui ne tarissait pas d’éloges, «que nos médecins patentés souhaitent gagner, par leurs connaissances, leurs pratiques et leur humanité, la même confiance accordée à ce soi-disant charlatan partout dans le pays.» Les juges prirent si ouvertement parti pour l’accusé qu’il faut parler d’un simulacre de procès.
Mais le gouvernement bernois ne s’en tint pas là. Après le décès de Christen Bartholome en mai 1843, il entreprit une nouvelle tentative de poursuite. Selon l’accusation, Bartholome, atteint d’une inflammation des poumons et du péricarde, avait été traité par Längmatthansli «de la manière la plus absurde, au moyen de pilules stimulantes et d’une solution salée», ce qui «empêcha non seulement la mise en place à temps d’une aide appropriée, mais eut également un effet nocif direct.» Une perquisition eut lieu chez Längmatthansli, lors de laquelle on trouva, outre des remèdes inoffensifs, des poisons comme de l’huile de vitriol, de l’acide nitrique et de l’huile de pétrole. Pour la seconde fois, Brechbühl fut présenté au juge comme un «guérisseur de pacotille invétéré maintes fois mis en garde, qui tenait sans y être autorisé une pharmacie commercialisant des médicaments». Cette fois-ci, il fut condamné à une amende de dix livres car il exerçait le métier de médecin, se rendait chez des patients et vendait des médicaments sans patente, contrevenant ainsi à la loi de 1789 et à l’ordonnance sur les professions médicales de 1807. En outre, il se rendait coupable d’escroquerie en pratiquant la «magie», profitant ainsi «des personnes crédules et de leur argent».
Au 18e et 19e siècle, de nombreux guérisseurs et charlatans trompaient leur clientèle. Cette image d’un faux médecin fut réalisée par Richard Purcell en 1766.
Au 18e et 19e siècle, de nombreux guérisseurs et charlatans trompaient leur clientèle. Cette image d’un faux médecin fut réalisée par Richard Purcell en 1766. Wikimédia / British Museum
Comme nous l’avons vu, des magistrats et juges faisaient également partie de ces «personnes crédules». Toutefois, on ne pouvait plus établir avec certitude la responsabilité de Längmatthansli dans la mort de Christen Bartholome. Avec les méthodes diagnostiques de l’époque, encore très limitées, il était difficile de déterminer avec précision les causes d’un décès.
Toutes ces tentatives de répression de l’État n’eurent toutefois aucune répercussion négative sur le commerce de la maladie que pratiquait Längmatthansli. Ses services restèrent très demandés – et ce jusqu’à sa mort en 1849, à l’âge de 46 ans. Le récit des miracles de Längmatthansli subsista jusque tard dans le 20e siècle: dans les années 1950, son mystérieux «pansement de Längmatt», censé agir contre toutes sortes de maux, était encore fabriqué par les disciples de la «médecine» de Brechbühl, selon sa recette. En outre, Längmatthansli inspira plusieurs des personnages de charlatans et faiseurs de miracles d’«Anne Bäbi Jowäger», de Jeremias Gotthelf, notamment celui du «Vehhansli». Gotthelf avait écrit ce roman en 1843 sur mandat du gouvernement cantonal de Berne, afin de contribuer à la lutte contre le charlatanisme.
Vers 1920, presque tous les cantons avaient légiféré contre le charlatanisme. Aujourd’hui, seul le canton d’Appenzell Rhodes-Extérieures garantit encore la «libre activité thérapeutique».

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