Johann Rudolf Schmid von Schwarzenhorn en habit de grand ambassadeur impérial (détail). Il tient à la main une lettre adressée au sultan. Peinture de Jeronimus Joachims, 1651.
© Liechtenstein The Princely Collections, Vaduz – Vienna, n° d’inv. cuivre GE 1007

Johann Rudolf Schmid von Schwar­zen­horn: un Suisse à la cour du sultan

Alors que le «danger ottoman» a laissé des traces dans la conscience collective d’Europe centrale moderne, l’intense échange culturel de cette époque reste très largement méconnu. On peut pourtant citer de très nombreux exemples, comme celui du Suisse Johann Rudolf Schmid von Schwarzenhorn, né en 1590 à Stein am Rhein.

Elisabeth Schraut

Elisabeth Schraut est historienne. Après plusieurs expériences professionnelles dans des musées et des instituts culturels allemands, français et suisses, elle travaille aujourd’hui comme auteure et conservatrice indépendante.

Un singulier tableau Jeronimus Joachims (1619-1660), peintre néerlandais installé à Vienne, montre Johann Rudolf Schmid von Schwarzenhorn (1590-1667) en tenue de grand ambassadeur des Habsbourg, à l’apogée de sa carrière à la cour du sultan ottoman Mehmed IV à Istanbul, en 1651 (voir l’image dans son intégralité). Mais comment un Suisse, et plus précisément un fils de bonne famille de Stein am Rhein, s’est-il retrouvé diplomate des Habsbourg? Et par quel concours de circonstances en est-il venu à faire réaliser son portrait à Vienne par un peintre originaire des Pays-Bas?

Du Rhin au Bosphore

Johann Schmid naquit en 1590, fils de Felix Schmid, membre du Conseil de Stein, et de sa femme Elisabeth, née Hürus, fille d’un patricien de Constance. Le père mourut prématurément, laissant son épouse et ses nombreux enfants dans une situation économique délicate. Ce fut sans doute un oncle, Andreas Hürus, officier de l’armée impériale des Habsbourg, qui recueillit le jeune garçon. Mais il mourut en 1604 en Hongrie, lors de la Longue Guerre qui opposait les Autrichiens aux Ottomans. Johann Schmid fut fait prisonnier et réduit en esclavage, selon les lois martiales islamo-turques. On le retrouve des années plus tard interprète à la cour du sultan d’Istanbul, grâce à sa maîtrise du turc ottoman, mais aussi du français et de l’italien. Racheté par les Habsbourg, il arriva à Vienne en 1624. De là, il entama une carrière sans précédent. Dès 1629, il retourna à Istanbul en tant que diplomate à la «Sublime Porte». Il y resta 14 années en tant qu’ambassadeur impérial, sa principale mission étant d’empêcher les Ottomans de prendre les armes contre l’Autriche. Fin 1643, il fut nommé au Conseil de guerre impérial de Vienne. Il fut anobli en 1647, créé baron en 1650. Il exécuta encore quelques missions à la cour ottomane d’Istanbul, par exemple en 1650-1651, où il fut envoyé en tant que grand ambassadeur pour transmettre au sultan Mehmed IV le traité de paix signé par l’empereur Ferdinand III – un épisode qui marqua l’apogée de sa carrière. Il mourut le 12 avril 1667 à Vienne et fut enterré dans la crypte de l’église abbatiale des Écossais.

La maison «zum Schwarzen Horn»: maison natale de Johann Rudolf Schmid à Stein am Rhein. La fresque date de 1914. Elle met en scène l’arrivée du baron à Stein am Rhein en 1664.
Wikimedia/Jacques Verlaeken

Une mise en scène étudiée

Si sa vie est extraordinaire, sa capacité à se mettre en scène ne l’est pas moins. En 1651, il charge Jeronimus Joachims de réaliser le portrait évoqué plus haut, celui qui le représente vêtu du costume de grand ambassadeur qu’il arborait lors de l’audience accordée par le sultan Mehmed IV. Cette tenue n’est pas représentative de l’Europe des Habsbourg. Elle est d’inspiration «hongroise», autrement dit fortement inspirée de l’Empire ottoman et comme telle, imposée aux émissaires européens à la cour du sultan jusqu’en 1699. Elle se compose du «doloman», l’habit long, et d’une sorte de manteau, le caftan. Sur la tête, un couvre-chef orné de plumes, aux pieds, des bottes de cuir. Pour le protocole, elle désigne implicitement son porteur comme un envoyé du roi hongrois, et non de l’empereur Habsbourg (qui, par union personnelle, régnait sur une partie de la Hongrie). Elle n’exprime donc aucune prétention à l’égalité de rang, mais bien la soumission. Cependant, la soie de grand prix, brodé de fleurs et de feuillages en fils d’or et d’argent, dans le style cher aux Ottomans, montre sans équivoque que Schmid von Schwarzenhorn est ici au sommet de sa gloire. Le symbole est si fort qu’il en éclipse toute autre considération. De fait, en 1651, Schmid von Schwarzenhorn fut le premier émissaire habsbourgeois à se laisser ainsi immortaliser dans ce costume «hongro-ottoman», dans une œuvre de représentation qui plus est.

Le diplomate planifia par ailleurs sa postérité avec beaucoup de soin. Il donna à Stein am Rhein, sa ville natale, un autre de ses portraits, ainsi qu’une extraordinaire coupe en vermeil retraçant son parcours peu commun. Celle-ci s’inspirait d’ailleurs de la composition picturale de Jeronimus Joachim (reproduite d’après une gravure sur cuivre). En contrepartie de ce don, Schmid stipula qu’on lirait le récit de sa vie à chaque fois qu’on utiliserait la coupe pour boire – ce que l’on fait aujourd’hui encore à Stein am Rhein lors d’une cérémonie spéciale.

Une trajectoire moderne

Du fait de sa longue détention dans les prisons ottomanes et de son expérience d’interprète du sultan, Johann Schmid était parfaitement au fait des jeux de pouvoir de la cour ottomane, bien différents des pratiques européennes. Il était également familier de la culture ottomane et parlait couramment le turc ottoman. C’est grâce à ses compétences interculturelles et linguistiques, et non, comme souvent au XVIIe siècle, à sa naissance et à sa fortune, qu’il a connu la carrière et le succès qui furent les siens. Une trajectoire moderne, en somme. Il veilla en outre avec beaucoup de créativité et d’originalité à ce que la postérité retienne de lui les actes qui le présentaient sous le jour qu’il souhaitait, celui d’un pacificateur.

De fait, la carrière diplomatique de Johann Rudolf Schmid von Schwarzenhorn s’est jouée en tension entre deux pôles, ceux de la guerre et de la paix. Elle met en évidence les influences réciproques des cercles orientaux islamiques et occidentaux chrétiens, entre conflit et transfert culturel. Au bout du compte, elle pose la question des rapports complexes qu’entretiennent, aujourd’hui comme hier, Orient et Occident.

Coupe en vermeil, 1660.
Stein am Rhein, collection de l’Hôtel de Ville. Photo: © Kultureinrichtungen Jakob und Emma Windler-Stiftung Stein am Rhein

Coupe en vermeil, détail.
Stein am Rhein, collection de l’Hôtel de Ville. Photo: © Kultureinrichtungen Jakob und Emma Windler-Stiftung Stein am Rhein

Nikolaus van Hoy, don de Schmid von Schwarzenhorn, 1660.
Stein am Rhein, collection de l’Hôtel de Ville. Photo: SIK-ISEA, Zurich (Philipp Hinz)

Conseil

L’exposition «Kaiser und Sultan» (en allemand et anglais) organisée par le Badisches Landes­mu­seum de Karlsruhe présente l’histoire de l’Occident et de l’Empire ottoman, entre conflit et échange culturel, en près de 350 objets remarquables. Jusqu’au 19 avril 2020. landes​mu​seum​.de/​k​a​i​s​e​r​-​u​n​d​-​s​ultan

Le catalogue de l’exposition «Kaiser und Sultan. Nachbarn in Europas Mitte 1600 – 1700», publié par le Badisches Landes­mu­seum (Hirmer: Munich 2019), s’intéresse plus en détail à Johann Rudolf Schmid von Schwarzenhorn.

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