Contrôle à la frontière franco-suisse, 1984.
Bibliothèque de l’ETH Zurich, photothèque

La Suisse et ses frontières

Depuis la nuit des temps, l’humanité s’organise autour de lignes de séparation immatérielles qui sont constamment franchies, sans même que l’on s’en rende compte.

Comme tous les autres États, la Suisse est délimitée par ses frontières, qui matérialisent un ensemble de discontinuités: format des fenêtres, langue et police d’écriture sur les panneaux de signalisation, horaires des repas et des boulangeries… Cependant, les frontières nationales constituent parfois aussi des séparations: la compréhension entre locaux et étrangers n’est plus assurée, les différences semblent insurmontables et, dans les pires des cas, des guerres éclatent. Les frontières doivent d’ailleurs être matérialisées d’une façon ou d’une autre. Elles prennent parfois la forme de bornes ou de poteaux pourvus des emblèmes des voisins frontaliers, qu’ils soient deux, trois, voire quatre.

Il est souvent arrivé au cours de l’Histoire que nos voisins changent de nom ou forment une nouvelle union, parfois forcée. L’Alsace, région frontalière de la Suisse, en est un bon exemple. Elle a en effet plusieurs fois changé d’appartenance au cours des quatre derniers siècles.

Intégrée au royaume de France en 1648 sous Louis XIV, elle fut reconquise par l’Allemagne en 1871, avant de revenir dans le giron de la France en 1919. À chacun de ces changements, la nouvelle situation territoriale a dû être rendue visible le long de la frontière avec les cantons fédéraux et la Suisse. En revanche, les bornes situées dans le Jura entre Bâle et Petit-Lucelle, concernées par la division de Bâle en deux demi-cantons en 1833, ne nécessitèrent aucune modification côté suisse. Il suffisait de savoir, lorsque l’on rencontrait la crosse de Bâle noire, qu’elle ne représentait plus que la partie citadine de l’ancien canton.

Borne frontière datant de 1929.
Musée national suisse

LORSQUE LES FRONTIÈRES SONT TRACÉES DANS un BUREAU…

Plus une frontière est récente, plus il est facile de savoir comment elle a vu le jour. En 1952, la démarcation entre la commune de Bâle et celle de Riehen a été légèrement corrigée d’un commun accord pour des raisons purement pratiques, en veillant à préserver la même superficie sur les deux territoires. Le tracé d’une frontière s’explique parfois par une simple réalité géographique: à l’est de Lucelle, dans le canton du Jura, il suit le cours sinueux de la rivière éponyme, qui ignore la route prolongée seulement au XIXe siècle et change plusieurs fois de rive – et donc de pays!

Il est déjà arrivé que des démarcations soient tracées dans un bureau, directement sur la carte, lorsque des régions, voire des continents entiers, ont fait l’objet de divisions administratives: cela s’observe notamment aux États-Unis ou au Proche-Orient, avec des frontières au tracé rectiligne. Concernant la Suisse, la séparation des terres remonte loin dans l’histoire du pays. Les petites et les grandes propriétés foncières sont le point de départ de l’établissement de frontières, et il n’est pas rare que ce dernier résulte d’une appartenance confessionnelle qui divise une région. La séparation du canton d’Appenzell en 1597 trouve ainsi son origine dans la Réforme, qui a conduit à l’apparition de la partie réformiste de Rhodes-Extérieures et au maintien des catholiques en Rhodes-Intérieures.

Dans le sud de la Suisse, l’enclave italienne de Campione a vu le jour en 1803 à la demande de ses habitants. En effet, ils ne voulaient pas que la création du canton du Tessin mette fin au lien centenaire qui les unissait à Côme depuis qu’un habitant avait fait don de sa terre à l’évêque de la ville au IXe siècle après Jésus-Christ. Ce n’est qu’en 1933 que le président du Conseil italien, Benito Mussolini, y fit ajouter l’appellation «d’Italia». C’est également lui qui qualifia ouvertement le col du Saint-Gothard de frontière entre l’Italie et la Suisse.

Jusqu’en 1861, le territoire de Campione était plus vaste et s’étendait jusqu’à la rive opposée, au pied du San Salvatore. Ainsi, lorsque l’on empruntait la route vers le sud en direction de Melide, il fallait traverser le territoire italien. Jusqu’en 1804, on pouvait encore y voir la forca – la potence – de Lugano. Ils venaient en voiture, afin d’échapper au trafic contre lequel Karl Baedeker mettait déjà en garde les randonneurs en 1927. Aujourd’hui, les touristes profitent de la superbe vue à l’est du lac, en direction de Porlezza en Italie.

Campione d’Italia (à gauche), cliché de 1997.
Bibliothèque de l’ETH Zurich, photothèque

UN VILLAGE PRISÉ PAR LES HABSBOURG

Le cas de la localité allemande de Büsingen, enclavée entre les cantons de Schaffhouse et de Thurgovie, témoigne de l’échec rencontré par Schaffhouse en 1723 lors du rachat des villages perdus à l’Autriche: l’empire des Habsbourg avait alors souhaité conserver cette commune, à l’inverse des villages environnants. Les territoires restés aux mains de l’Autriche revinrent à l’Allemagne en 1805. C’est la raison pour laquelle le traité avec la Suisse qui réglemente tous les détails relatifs à Büsingen a été signé par le gouvernement en 1967 à Bonn.

Bien qu’une grande partie des frontières actuelles ait été tracée au Moyen Âge, voire antérieurement, certaines sont apparues au XXe siècle, notamment lors de la séparation de la partie jurassienne du canton de Berne, avec ses conséquences. C’est pourquoi, durant les promenades dans le Laufonnais, il est encore possible de rencontrer des bornes arborant l’ours bernois, bien que ce territoire appartienne au canton de Bâle-Campagne depuis 1994.

L’enclave allemande de Büsingen, près de Schaffhouse.
Bibliothèque de l’ETH Zurich, photothèque

FRONTIÈRES LINGUISTIQUES ET EMPRUNTS

Les langues possédant aussi leurs propres territoires, il existe des frontières linguistiques et certains mots voyagent d’une aire à l’autre. L’origine de ces emprunts n’est pas toujours immédiatement identifiable, comme l’illustre le terme allemand Grenze (frontière), qui, à première vue, semble parfaitement germanique. Mais ne vous fiez pas aux apparences! Ce mot est en réalité dérivé du polonais granica, qui possède la même signification. Dès le haut Moyen Âge, son usage s’est répandu vers l’ouest par le biais des Allemands qui revenaient d’Europe du Nord.

À l’inverse, la langue elle-même reflète parfois l’existence de frontières: la fortification romaine d’Ad Fines (Pfyn, TG), la rivière Murg à Frauenfeld, le district de March dans le canton de Schwytz et la localité de Murg près du lac de Walenstadt se situent le long de la frontière qui séparait la province romaine de Maxima Sequanorum (à l’ouest) de celle de Rhétie (à l’est). Ces trois toponymes signifient «fin» (Ad Fines) ou «frontière» (March, Murg).

Bernhard Graf
Bernhard Graf est médiateur culturel. Il habite depuis longtemps au Tessin.

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