
Tout le monde skie! Tout le monde?
La Suisse se considère comme une grande nation de ski. Mais d’où vient cette perception? S’agit-il d’un mythe ou d’une réalité?
Alles fahrt Ski, alles fahrt Ski. Ski fahrt die ganzi Nation. Alles fahrt Ski, alles fahrt Ski, d’Mamme, dr Bappe, dr Sohn. Es git halt nüt Schöner’s, juhe, juhe, als Sunneschy, Bärge und Schnee.
À partir des années 1960, le ski a été pratiqué de façon quotidienne par de nombreux Suisses. Celui qui ne skie pas n’est pas suisse! Difficile de savoir si, à l’époque, toute la nation ou seulement la moitié s’adonnait à ce sport d’hiver, faute de statistiques précises. Aujourd’hui, nous disposons de données fiables: d’après Sport 2020, une étude sur l’activité et la consommation sportives de la population suisse, le ski s’inscrit dans le top 5 à l’échelle nationale, aux côtés de la randonnée, du cyclisme, de la natation et de la course à pied. Au total, seuls 35% des Suisses le pratiquent cependant de façon régulière, ce qui représente tout de même une proportion très élevée comparé aux autres disciplines. Mais cela suffit-il à nous qualifier de «nation du ski»?
À l’âge de pierre, l’homme utilisait déjà des lattes de bois pour glisser sur la neige. Jadis, les skis servaient souvent aux paysans et aux artisans comme moyens de transport et de déplacement. Les Norvégiens furent toutefois les premiers à en faire un sport, au milieu du XIXe siècle: la randonnée à ski (le ski de fond) et le saut à ski devinrent des loisirs courants pour toutes les catégories de la population. Ces pratiques arrivèrent en Suisse vers 1890, par le biais de commerçants et d’universitaires norvégiens ayant un lien avec des Suisses ou vivant dans le pays. Le ski fut cependant popularisé avant tout par le livre En skis à travers le Groenland de Fridtjof Nansen, un explorateur norvégien.
Nansen y décrivait sa traversée du Groenland à skis, sensationnelle pour les conditions de l’époque. La bourgeoisie érudite d’Europe centrale fut fascinée par ce récit et, enthousiaste, se fit livrer les fameuses «raquettes norvégiennes»: le ski était la promesse d’abandonner l’agitation et la pollution des villes industrialisées pour l’air pur et la magnificence des paysages hivernaux.
Le ski alpin: une invention britannique
L’un d’entre eux était le Britannique Arnold Lunn, fils d’un entrepreneur qui proposait aux Britanniques aisés des séjours de vacances d’hiver à Mürren. Conformément à ses origines géographiques et sociales, Lunn Junior interpréta le ski selon les principes du sport britannique: compétition, vitesse et liberté de mouvement. Il s’agissait des valeurs d’une élite industrielle du XIXe siècle finissant, alimentées par la foi dans le progrès, la technique et la mesure des performances.
Lunn trouva un terrain expérimental idéal sur les pentes abruptes des Alpes: avec des Britanniques et des Suisses partageant ses centres d’intérêt, il organisa à partir de 1911 des courses sur le principe du downhill only, c’est-à-dire consistant à descendre une pente le plus rapidement possible. Lunn et ses acolytes inventèrent ainsi le ski alpin, que l’on désigne aujourd’hui également sous le terme général de «ski».
Le ski devient un sport national avec les guerres
Ce récit fonctionna parfaitement pendant presque 60 ans: les enfants apprenaient leurs premiers sauts au camp ou à l’école de ski, on dévalait les pistes en famille pendant les vacances d’hiver et les médias suivaient avec euphorie les stars suisses de la glisse. Au milieu des années 1980 apparurent les premières ombres au tableau, lorsque les snowboardeurs firent leur entrée sur les pistes, avec leurs tenues branchées et leur impertinence, et refusèrent de s’inscrire dans la tradition collective du ski.
Ces «snobs» représentaient un nouveau mode de vie et un individualisme qui ont encore cours aujourd’hui: les Suisses disposent désormais de nombreuses activités, parmi lesquelles le ski en est une parmi d’autres. Le camp de ski est devenu «camp de sports d’hiver», les familles s’envolent pour les Maldives pendant les vacances et les médias s’intéressent désormais également au half-pipe, au biathlon et au big air. Tout le monde... fait ce qu’il veut!


Voilà comment fonctionnent les mythes nationaux: la période de l’histoire qui contredit le concept national est toujours omise ou évoquée uniquement de façon approximative. La Suisse comme nation du ski est par conséquent un mythe au pouvoir d’attraction désormais en berne: que signifie l’histoire de Pirmin Zurbriggens, le «genou de la nation», pour un immigré kosovar de deuxième génération? Que répond une élève de 15 ans lorsqu’on lui demande si elle compte skier pendant les prochaines vacances d’hiver? Les réponses pourraient se révéler décevantes...
Swiss Sports History

Ce texte est le fruit d’une collaboration avec Swiss Sports History, le portail consacré à l’histoire du sport suisse. Ce dernier a pour vocation de fournir des services de médiation scolaire ainsi que des informations aux médias, aux chercheurs et au grand public. Pour en savoir plus, rendez-vous sur sportshistory.ch.


