Le journal fondé par Teresa Bontempi, L’Adula, fut interdit par le Conseil fédéral en 1935.
Le journal fondé par Teresa Bontempi, L’Adula, fut interdit par le Conseil fédéral en 1935. Archives fédérales suisses

Entre Montes­so­ri et le fascisme

Teresa Bontempi a marqué l’histoire tessinoise du début du XXe siècle, comme pédagogue d’abord, puis comme militante fasciste. Portrait d’une femme à deux visages.

Raphael Rues

Raphael Rues

Historien, Raphael Rues est un spécialiste du Tessin et de la présence germanofasciste dans le Nord de l’Italie.

À la fin du XIXe siècle, la situation économique est particulièrement rude dans le sud de la Suisse. De nombreuses banques, comme la Banca Cantonale Ticinese, font faillite. Entre 1900 et 1925, la dette du canton passe de 13 millions à 43 millions, soit plus de 200 millions de nos francs actuels. Durant cette période, les relations avec la Suisse alémanique ne sont pas au beau fixe. La toute récente ligne du Saint-Gothard amène de nombreux voyageurs du nord, ce qui éveille la crainte d’une domination germanophone. Ce sentiment négatif est renforcé par la conjoncture économique difficile. Un complexe d’infériorité par rapport à la Suisse alémanique commence à se développer. Au Tessin, on tente de plus en plus de mettre des bâtons dans les roues des compatriotes qui habitent de l’autre côté du Saint-Gothard. L’histoire du jeune Benito Mussolini en est un bon exemple. En 1904, le révolutionnaire italien, qui fuit le service militaire, est jugé à Genève et reconduit à la frontière pour falsification de passeport. C’est la deuxième fois déjà depuis son arrivée en Suisse en 1902. Le gouvernement tessinois ne l’entend toutefois pas de cette oreille et le libère à Bellinzone. Un coup de griffe adressé au reste de la Suisse.
Photographie de Benito Mussolini (21 ans) prise par la police genevoise en 1904.
Photographie de Benito Mussolini (21 ans) prise par la police genevoise en 1904. Archives fédérales suisses
C’est en ces temps troublés sur le plan politique et économique que grandit Teresa Bontempi, née en 1883. La famille, originaire d’Italie, est installée depuis longtemps à Bellinzone. Giacomo, le père, est enseignant, inspecteur et secrétaire général du Département tessinois de l’instruction publique. En plus de compter parmi les protecteurs de la Scuola di Commercio cantonale de Bellinzone, il entretient des liens étroits avec son pays natal. À tel point qu’en 1908, il réclame, avec d’autres éminents intellectuels tessinois, la création d’une section de la société Dante Alighieri au Tessin pour protéger et faire rayonner la langue et la culture italiennes. La famille Bontempi est fortement opposée à la présence de cultures étrangères, en particulier à celle de la Suisse alémanique.

Agressi­vi­té envers la Confédération

Teresa Bontempi suit les traces de son père et devient enseignante. Après avoir obtenu son diplôme, en 1901, elle exerce dans différentes institutions et suit des cours aux universités de Fribourg, Rome et Milan. C’est dans la capitale lombarde que la jeune Tessinoise fait connaissance avec Maria Montessori. Séduite par sa pédagogie, Teresa Bontempi la fait appliquer dans pratiquement tout le Tessin lorsqu’elle devient inspectrice cantonale des écoles enfantines en 1907. Teresa, qui défend dans le même temps avec force la culture italienne, fonde en 1912 l’hebdomadaire L’Adula avec Rosa Colombi. Financée par des capitaux fascistes, la revue compte surtout un lectorat italien. Les articles sont consacrés à des sujets culturels, mais affichent un caractère de plus en plus politique et irrédentiste.
Maria Montessori photographiée en 1913.
Maria Montessori photographiée en 1913. Wikimedia
Le ton adopté par L’Adula est souvent agressif et condescendant envers la Confédération. La Berne fédérale ou les officiers de l’armée, comme le colonel Raimondo Rossi, font ainsi l’objet d’insultes et de provocations verbales. Une attitude qui revient à jouer avec le feu dans l’atmosphère fébrile du début du XXe siècle. L’incendie se propage justement dans le sud de la Suisse: durant la Première Guerre mondiale, de nombreux Tessinois s’engagent volontairement aux côtés de l’Italie. C’est dans ces circonstances qu’émerge le courant irrédentiste, partisan du rattachement du Tessin à l’Italie. Pour Teresa Bontempi, le tiraillement entre la pédagogie Montessori et l’idéologie fasciste ne cesse de croître. Dans les années 1920, la presse l’attaque frontalement et à plusieurs reprises en raison de ses positions jugées antipatriotiques. L’inspectrice cantonale est même suspendue de ses fonctions pendant un an, avant d’être finalement autorisée à reprendre son service. Mais L’Adula s’est taillé la réputation d’être un organe profasciste et le mariage de la coéditrice Rosa Colombi avec le fasciste Piero Parini n’arrange rien. L’Italien fait carrière sous Mussolini et gouverne, à compter de 1941, les îles Ioniennes occupées par l’Italie. Il y fait tout ce qui lui plaît et se comporte comme un dictateur.
Portrait de Teresa Bontempi.
Portrait de Teresa Bontempi. Associazione Archivi Riuniti delle Donne Ticinesi

Interdic­tion et condamnation

Arrive alors ce qui devait arriver: en 1935, Teresa Bontempi est arrêtée pour haute trahison et condamnée à une peine de prison de quatre mois. Sa revue est interdite par le Conseil fédéral – au bout de 24 ans d’existence. Par la suite, elle émigre en Italie avant de revenir au Tessin après la Seconde Guerre mondiale. Elle y meurt en 1968, seule, dans une maison de retraite. Cependant, dans le sud de la Suisse, le climat politique commence à changer avant même son emprisonnement. L’assassinat du social-démocrate Giacomo Matteotti en 1924, notamment, montre que l’Italie et le fascisme représentent une véritable menace et que le Tessin ne sera pas épargné. Émerge alors un mouvement rejetant l’irrédentisme, qui culminera des années plus tard avec une vaste action de soutien à la République d’Ossola. Si les opinions politiques de Teresa Bontempi l’ont constamment isolée, il n’en demeure pas moins qu’en diffusant la pédagogie Montessori dans le cadre de ses fonctions cantonales, elle a été à l’origine d’importantes avancées éducatives au Tessin et en Suisse. Pourtant, la reconnaissance de sa contribution s’est longtemps heurtée à l’ombre du fascisme qui n’a jamais cessé de l’accompagner.

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