
Le plaisir du bain, critique de son époque
En Europe, la Réforme a entraîné un peu partout un durcissement des mœurs. Les artistes aussi ont dû s’y faire sous peine de perdre des commandes. Mais ce ne fut pas du goût de tout le monde, comme en témoigne ce tableau de Hans Bock au Kunstmuseum de Bâle.
Les baigneurs sont assis dans des eaux thermales ceintes par une muraille; un paysage alpin se dessine à l’arrière-plan. Tout ce qui se passe dans l’eau est orienté vers nous, à la manière d’une scène de théâtre. Les hommes appuyés contre la rambarde au-dessus du bain (les seuls entièrement vêtus) font face aux observateurs du tableau et viennent confirmer que cette scène est bien destinée à un regard masculin. Les deux vêtements surdimensionnés posés négligemment sur la rambarde semblent être une invitation à se déshabiller promptement pour se plonger dans les plaisirs du bain.


Les scènes de bain servaient surtout à illustrer les écrits savants sur les effets des sources thermales. Ce type de bain était en ce temps-là particulièrement prisé de la population bâloise, d’autant que certains bains thermaux étaient également facilement accessibles aux plus pauvres, comme Bad Maulburg dans la proche vallée de la Wiese. Les communes plus mondaines de Baden, Pfäfers et Loèche restaient l’apanage des couches plus aisées de la population. Bock donne des indices explicites à ce sujet: bien que les femmes soient nues dans le bain, elles ont presque toutes gardé leur imposant collier d’or autour du cou.
Si la couverture de l’opuscule «Des bienfaits du bain» (1559) du médecin bâlois Jakob Huggel affiche une scène de bain avec un peu plus de retenue que celle de Bock, la cruche placée au premier plan au centre de l’image et le Cupidon surplombant la fontaine font discrètement allusion aux bienfaits espérés de ce bain, à savoir l’augmentation de la fertilité. D’autres scènes présentées dans l’ouvrage sont un peu moins dans la retenue: on s’y tripote sans vergogne.


C’est cette «fluidité» du corps qui a conduit à cette pratique considérée aujourd’hui comme insolite: on restait souvent assis jusqu’à huit heures d’affilée dans les eaux thermales. Voilà pourquoi les baigneurs et baigneuses de Hans Bock sont assis dans l’eau autour d’une table comme s’il s’agissait d’un salon inondé. Pour se distraire, ils lisaient, jouaient de la musique, buvaient du vin, mangeaient et... flirtaient.
Il œuvra également en tant qu’illustrateur scientifique, notamment pour le professeur en médecine Felix Platter. Il dessina les fouilles méthodiques des ruines romaines (Kaiseraugst) commencées à cette époque pour le compte du célèbre homme de loi bâlois Basilius Amerbach (1533-1591). Ce dernier était également l’un des principaux mécènes de Bock, qui peignit son portrait.
La comparaison des «Bains de Loèche» et de la «Danse de Vénus» de Hans Bock nous fournit un indice supplémentaire selon l’historienne bâloise Susanna Burghartz. La «Danse de Vénus» aurait été réalisée dans le même contexte que les «Bains» et serait également postérieure à 1590. Le premier détail frappant dans cette comparaison, c’est que Bock reprend dans ses «Bains de Loèche» un personnage de la «Danse de Vénus»: la femme assise à droite au premier plan, exceptée qu’elle n’est pas enceinte dans la «Danse de Vénus».
Trois cents ans plus tard, après son achat par le Kunstmuseum de Bâle en 1872, cette scène de genre de Bock continuait de donner des bouffées de chaleur aux Bâlois. Les allusions subtilement érotiques des «Bains de Loèche» eurent pour conséquence de limiter l’accès au tableau dans le bureau du conservateur. Cette histoire montre également la manière dont évoluent les normes sociales en matière de représentation de la nudité et de la sexualité et apporte une nouvelle perspective dans les débats qui animent notre société d’aujourd’hui.


