
Vénéré, vilipendé – portrait du général Wille
En 1914, la Suisse mobilise ses troupes et a besoin d’un général pour commander son armée. Le Conseil fédéral et l’Assemblée fédérale sont divisés, mais Ulrich Wille parvient à s’imposer après être intervenu personnellement auprès de son concurrent.
Réputé pour sa rigueur et ses compétences en matière d’instruction de troupes, mais sans formation ni expérience à l’état-major général, Wille a pour concurrent le méticuleux Sprecher, pur produit de l’état-major général. Comme le Parlement privilégie la candidature de Sprecher, la partie semble jouée. Il en va pourtant autrement.
La concession de Sprecher sauva l’élection de Wille au poste de commandant en chef et de général de l’Armée suisse. Cela dit, pourquoi l’Assemblée fédérale – et elle ne fut pas la seule – opposa-t-elle une telle résistance à la candidature d’Ulrich Wille?
Après le licenciement, l’ascension
Celle-ci porta ses fruits, et Wille reprit du service en 1901 comme divisionnaire de milice et rédacteur de l’Allgemeine Schweizerische Militärzeitschrift, puis comme commandant de corps en 1904. Il fit également un retour réussi sur le plan professionnel, d’abord en qualité de chargé de cours, puis de professeur de sciences militaires à l’EPF de Zurich en 1907. Ulrich Wille, qui vit le jour en 1848 à Hambourg, occupa donc les principaux postes de pouvoir militaire en l’espace de quelques années.


Ulrich Wille voulait toutefois dépasser le cadre de Thoune et exercer une influence sur toute l’Armée suisse. Il racheta la revue Zeitschrift für Artillerie und Genie et commença à critiquer une organisation militaire qui se calquait souvent sur le modèle du service du feu communal. Il fustigea de plus en plus ce qu’il estimait être des «conceptions erronées» et prôna un «esprit
Wille fut accusé de prussianisme. À son «esprit nouveau», les critiques opposèrent l’«esprit national». La «méthode Wille» était donc controversée bien avant qu’il ne devienne commandant en chef de l’Armée suisse en 1914. Ses méthodes d’instruction de la troupe étaient néanmoins si efficaces qu’en 1883, il fut appelé, comme instructeur en chef et chef d’arme, à inculquer le cran et l’esprit de cavalerie à une cavalerie suisse quelque peu mollassonne.
Général de 1914 à 1918
La situation économique et sociale de la Suisse se détériora à vue d’œil à partir de 1917. Le coût de la vie prit l’ascenseur, et l’approvisionnement en denrées alimentaires devint de plus en plus précaire compte tenu de la guerre économique qui se livrait en Europe. Seule une aide d’urgence fut accordée aux familles dans le besoin. Le moral de la troupe se détériora sous l’effet conjugué des déploiements, souvent longs, que devaient accomplir les unités au service actif afin de préserver la neutralité du pays, du «cafard» qu’éprouvaient de plus en plus les hommes ainsi que du drill acharné imposé par Ulrich Wille.
Le général Wille réagit à ces problématiques par une avalanche de directives et de remontrances jusqu’à la fin de la guerre. Il jouissait également d’une autorité absolue en matière de grâce, entraînant une accumulation de demandes de la part de soldats condamnés par une cour martiale. Restant un homme de lettres plutôt que de terrain, il quitta de moins en moins son quartier général de l’Hôtel Bellevue à Berne et fit preuve d’un entêtement croissant. On se demanda même au sein du Conseil fédéral si Wille était devenu sénile, ce qui n’était pas le cas, comme les événements allaient le démontrer.
Grève générale de 1918: comment réagir à une éventuelle prise de pouvoir des socialistes?
L’état-major général commença alors à planifier la manière dont l’armée pourrait contrer une révolution violente. Wille ne fut guère enthousiasmé par le déploiement massif de troupes qui était prévu, et estimait qu’il suffirait de faire encercler Zurich par la cavalerie. Le général voulait renvoyer le gros des troupes chez elles.
L’opération était néanmoins dirigée par Theophil Sprecher. Un ultimatum lancé par le Conseil fédéral, menaçant d’emprisonner les leaders et de faire disperser les rassemblements de grévistes par l’armée, porta ses fruits. La grève générale prit fin. La stratégie de prévention d’Ulrich Wille avait fonctionné. Le général s’en attribua d’ailleurs le mérite. Une grande partie de la population partageait cette opinion et considérait que l’armée avait empêché une révolution. Pour la gauche, Wille devint définitivement celui qui avait réprimé la grève générale.


