
Tours du monde sur ordonnance
Heinrich Schiffmann (1872-1904) est un voyageur frénétique: il enchaîne deux tours du globe. Étrangement, ces périples de plusieurs mois lui auraient été prescrits par ses médecins pour se soigner. La trajectoire du globe-trotter suisse nous emmène à la découverte d’une véritable manie, celle des tours du monde.
Les quelques lettres conservées du globe-trotter, qui, contrairement à de nombreux autres, n’a légué ni carnet de notes, ni récit de voyage, renseignent sur les moyens financiers nécessaires à ses pérégrinations. Schiffmann s’adresse le plus souvent à son beau-père Ferdinand Roth, membre de la direction de l’entreprise familiale, auquel il demande régulièrement d’importantes sommes d’argent issues de son héritage. Une lettre datée de septembre 1901, quelque temps avant son embarquement pour son second tour du monde, est à ce titre sans équivoque: «Ma santé s’améliore, mais malheureusement, les Drs Campart et Kraft me prescrivent un voyage en mer de cinq mois. […]. Le voyage me coûtera aussi très cher, surtout que cette fois-ci je dois me soigner. Je dois compter 15'000 frs. Quand pourrai-je avoir la somme? Je dois commander ma lettre de crédit quelque temps à l’avance.»
L’argument médical justifiant ses voyages est une autre constante dans la correspondance du globe-trotter. Si maladie de Schiffmann est bien attestée – il était atteint de la tuberculose –, les vertus curatives de longs et éreintants voyages en paquebot sur des mers tropicales laissent en revanche plus songeur. Était-ce surtout, pour le jeune rentier, une excuse visant à rendre plus acceptable ses incessantes et coûteuses escapades?
Plutôt qu’un carnet de notes, Heinrich Schiffmann préfère emporter avec lui son matériel de photographie. Amateur éclairé, il ne se contente pas d’un appareil maniable et facile d’utilisation, comme les premiers Kodak à pellicule, déjà largement diffusés, mais embarque avec lui un encombrant et coûteux matériel, dont de fragiles plaques de verre photosensibles. Les photographies de ses deux tours du monde sont d’une grande spontanéité: scènes de rues à Hong Kong, Saigon ou Shanghai, portraits de paysans chinois, marché au Mexique, maisons et plantations à Ceylan.
Le monde qui défilait sous les yeux du jeune Suisse nous parvient dans toute sa richesse et sa diversité. Sur d’autres images, on découvre des casernes britanniques à Hong Kong, des manœuvres de troupes de la marine allemande en Chine, mais surtout des navires de guerre des flottes américaine, russe, ou française, dans des ports asiatiques et dans l’Océan Pacifique. Une des conditions de possibilité du tour du monde y apparait en filigrane, à savoir le vaste réseau des territoires sous influence ou sous contrôle direct des empires occidentaux.
Ses deux tours du monde sont aussi l’occasion pour Heinrich Schiffmann d’acheter de très nombreux objets. Les voyageurs et voyageuses cherchent alors à ramener des objets perçus comme «authentiques», mais finissent parfois par en acquérir dans des boutiques de souvenirs expressément destinées aux touristes. C’est particulièrement le cas au Japon, escale phare pour les globe-trotters. Lors de son second tour du monde, Heinrich Schiffmann choisit pour ses emplettes à Yokohama un Curio shop, commerce spécialisé dans la vente d’objets-souvenirs, du nom d’Arthur & Bond, qui n’a rien d’une petite échoppe tenue par des locaux. La facture du magasin, d’ailleurs tenu par des Anglais comprend également l’envoi et l’assurance des objets jusqu’en Suisse, afin d’éviter au voyageur de s’encombrer, entre autres, d’un paravent en bois marqueté, de rideaux brodés, de figurines en ivoire ou encore de vases en bronze et en argent.


La trajectoire du jeune globe-trotter suisse s’inscrit ainsi dans une dynamique plus large, propre à la fin du 19e siècle. Le développement et l’amélioration des voies de communication permet alors aux Occidentaux de parcourir le globe sans entrave, en suivant notamment les réseaux des empires. Qu’il soit réel ou virtuel, le tour du monde se diffuse tel un véritable «virus», dont fut atteint Heinrich Schiffmann, qui voyageait pourtant pour se soigner.





