Le percement de la Kander a profondément transformé le paysage de la région. Carte de 1716, ultérieurement modifiée.
Le percement de la Kander a profondément transformé le paysage de la région. Carte de 1716, ultérieurement modifiée. Archives de l’État de Berne

Le percement de la Kander et ses conséquences

Aujourd’hui, quand on prend l’autoroute A6 entre Thoune et Spiez, on emprunte un ancien lit de rivière et traverse un ouvrage pionnier de la correction des eaux en Suisse qui date du début du 18e siècle. Sa cons-truction eut des conséquences majeures sur la région de Thoune, mais aussi pour Samuel Bodmer, son concepteur et maître d’œuvre.

Reto Bleuer

Reto Bleuer

Reto Bleuer est collaborateur bénévole du Service archéologique du canton de Berne.

La Kander est une rivière de montagne capricieuse qui possède un vaste bassin versant dans l’Oberland bernois. Par fortes pluies et lors de la fonte des neiges, son niveau monte très rapidement et sa force indomptable emporte tout sur son passage. L’ancien cours de la Kander passait à l’ouest de la ville de Thoune, traversait une plaine et se jetait dans l’Aar. En cas de crue, la Kander inondait une vaste zone dans son cours inférieur et menaçait les alentours des localités d’Allmendingen, d’Uetendorf et de Thierachern. Les sédiments charriés par la rivière engorgeaient parfois l’Aar dont le niveau montait, occasionnant des dégâts dans la ville de Thoune.

En 1698, plusieurs communes concernées s’adressèrent donc au gouvernement de Berne pour lui demander de détourner le cours impétueux de la Kander vers le lac de Thoune. Les autorités instaurèrent une commission chargée d’étudier le projet. Il fallut toutefois attendre 1710 et l’instauration de la troisième commission de la Kander pour aboutir à des plans concrets. Le célèbre constructeur de fortifications Pietro Morettini apporta son expertise, mais c’est Samuel Bodmer (1652-1724) qui dirigea les travaux. Boulanger de formation, Bodmer avait acquis des connaissances en ingénierie et en arpentage en tant qu’officier d’artillerie. À Amsoldingen, il possédait le domaine du château et exploitait un moulin. La position légèrement surélevée d’Amsoldingen lui permettait d’observer de près le comportement dévastateur de la Kander. Ayant déjà effectué quelques travaux d’arpentage pour le gouvernement de Berne, il se sentait prêt à concevoir et à réaliser la grande correction de la Kander.

Bodmer proposa de pratiquer une entaille de 400 mètres de long dans la colline morainique parallèle au lac de Thoune et de détourner ainsi une partie de la rivière vers le lac à hauteur d’Einigen, idée passée à la postérité sous le nom de Kanderdurchstich (percement de la Kander). Le conseil municipal de Thoune craignant que les eaux de la Kander ne fassent monter le niveau du lac et n’entraînent des inondations dans la ville, Bodmer proposa également des mesures supplémentaires pour augmenter le débit sortant du lac.
«Plan et tracé de la rivière appelée Cander» par Samuel Bodmer. La percée est visible en haut à gauche, les mesures prises à Thoune sont indiquées dans la partie inférieure gauche.
«Plan et tracé de la rivière appelée Cander» par Samuel Bodmer. La percée est visible en haut à gauche, les mesures prises à Thoune sont indiquées dans la partie inférieure gauche. Archives de l’État de Berne
Le 11 février 1711, le Conseil de Berne décida de faire réaliser le projet de Bodmer et lui confia la direction des travaux. Toutefois, et sans doute pour des raisons de coûts, on se concentrerait d’abord sur le percement proprement dit, sans mettre en œuvre les mesures d’accompagnement.

Le chantier fut lancé en avril 1711. Au début, Bodmer bénéficia d’une main-d’œuvre d’environ 150 personnes qui, équipées de pelles, de pioches et de brouettes, commencèrent à entailler la colline de Strättligen par paliers. L’effectif du chantier était composé d’une poignée d’ouvriers qualifiés, de nombreux journaliers, de quelques mendiants, vagabonds et prisonniers, ainsi que de femmes et d’enfants. Malgré une organisation militaire et des horaires quotidiens très larges, de 5h à 19h, les travaux n’avançaient que lentement. Le déclenchement de la deuxième guerre de Villmergen au printemps 1712 entraîna une interruption du chantier pendant près d’un an.
Les travaux de la colline de Strättligen. Peinture à l’huile anonyme.
Les travaux de la colline de Strättligen. Peinture à l’huile anonyme. Wikimédia
Du point de vue du gouvernement, l’excavation de la colline de Strättligen trainait beaucoup trop en longueur. Samuel Jenner, expert du projet, reçut donc le feu vert pour mettre en œuvre son idée: creuser une galerie à travers la colline parallèlement aux travaux de percement. La responsabilité de la construction de cette galerie ne fut pas confiée à Bodmer, mais directement à Jenner. En décembre 1713, la galerie d’environ 300 mètres de long était déjà achevée et l’on put y faire passer les premières eaux de la Kander, à titre d’essai. Au printemps 1714, on décida de faire de la galerie la pièce maîtresse du projet et l’on entreprit de réaliser la dérivation définitive.

 
Samuel Jenner réussit à convaincre le gouvernement de son idée. Ce tailleur de pierre de for-mation n’était pas un inconnu: il avait été pendant un temps responsable de l’entretien de la Collégiale de Berne, sous-intendant de l’hôpital de Berne et construisit les bains de Schinznach.
Samuel Jenner réussit à convaincre le gouvernement de son idée. Ce tailleur de pierre de formation n’était pas un inconnu: il avait été pendant un temps responsable de l’entretien de la Collégiale de Berne, sous-intendant de l’hôpital de Berne et construisit les bains de Schinznach. Wikimédia
C’est alors que les événements prirent une tournure dramatique. En raison des caractéristiques géologiques de la colline et du fort dénivelé vers le lac, la galerie continua de s’élargir sous la force de l’eau, jusqu’à ce que la Kander finisse par se jeter tout entière et avec fracas dans le lac de Thoune. Le 16 juillet 1714, une partie de la galerie céda et s’effondra sous la pression phénoménale de l’eau, causant la mort de cinq personnes. Un mois plus tard, il ne restait déjà plus rien de la galerie: la Kander l’avait fait s’effondrer complètement et s’était profondément enfoncée dans la colline. C’est la nature elle-même qui acheva donc la gorge de la Kander initialement projetée par Bodmer.
Après le percement, la Kander se jeta directement dans le lac de Thoune. Animation de Klaas Kaat. Musée national Suisse, Animation de Klaas Kaat
La déviation eut des conséquences critiques sur la région. Certes, les communes situées en aval du lac de Thoune échappèrent au risque d’inondation et l’assèchement des marécages empêcha la propagation du paludisme, mais la dérivation entraîna aussi une baisse significative du niveau de la nappe phréatique. Des sources et des puits se tarirent, et les moulins cessèrent de tourner. Désormais, des ponts enjambaient inutilement le lit asséché de la rivière, et les gens se retrouvèrent littéralement à sec. Pour atténuer ces problèmes, un ruisseau, le Glütschbach, fut partiellement dévié vers l’ancien cours de la Kander.

Les conséquences sur la ville de Thoune furent encore plus dramatiques. Le débit entrant dans le lac de Thoune augmenta brusquement de 60%, ce qui entraîna une nette augmentation des inondations. Des fondations de ponts et des bâtiments furent affouillés et partiellement détruits. Pour remédier à la situation, de grands travaux d’aménagement s’imposèrent: le fossé historique de la ville fut élargi et utilisé comme deuxième bras de l’Aar, des moulins furent déplacés, des seuils abaissés et des écluses construites pour réguler le niveau de l’eau. Malgré ces efforts, la ville continua de subir des crues. Il fallut attendre 2009 et la mise en service de la galerie d’évacuation pour qu’un écoulement supplémentaire soit créé – près de 300 ans après le percement de la Kander. En cas de besoin, cette galerie permet de faire passer les eaux du lac de Thoune sous la ville, atténuant ainsi les conséquences de la dérivation de la Kander.
Reportage du journal télévisé sur les crues à Thoune, 1999 (en allemand). SRF
L’assèchement des terrains marécageux le long de l’ancien cours de la Kander permit, à partir de 1819, la construction de la plus grande place d’armes de Suisse, qui marque aujourd’hui encore le développement de Thoune. La percée de la Kander joua également un rôle important pendant la Seconde Guerre mondiale: complétée par des ouvrages militaires, elle intégra la ligne de défense du Réduit.

La dérivation donna par ailleurs naissance au delta de la Kander, qui se forma rapidement à la nouvelle embouchure de la Kander sous l’effet des alluvions et s’étendit jusqu’au lac de Thoune. Aujourd’hui, ce delta est une réserve naturelle qui abrite de nombreuses espèces animales et végétales. Sans l’exploitation du gravier pratiquée depuis plus d’un siècle et qui permet d’extraire quelque 20 000 mètres cubes de gravier par an, le delta serait toutefois beaucoup plus grand et aurait comblé depuis longtemps le bassin inférieur du lac de Thoune.
Le delta de la Kander après une tempête en 2005.
Le delta de la Kander après une tempête en 2005. e-pics
Pour Samuel Bodmer, l’histoire se termina tragiquement. Bien qu’il ait recommandé dès le début de prendre des mesures supplémentaires et que les autorités aient refusé de les mettre en œuvre, la population de Thoune le tint pour seul responsable des nombreux dégâts causés par les crues. On se mit à le haïr, et il reçut même des menaces de mort. En conséquence, il se vit contraint, en 1717, de quitter presque en fugitif son domaine d’Amsoldingen et d’acquérir les bains du Lochbach, près de Berthoud. Il aura fallu attendre le 300e anniversaire du percement de la Kander pour que l’entreprise pionnière de Bodmer soit reconnue et qu’une pierre commémorative soit érigée à la sortie de la gorge de la Kander.

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