
Le percement de la Kander et ses conséquences
Aujourd’hui, quand on prend l’autoroute A6 entre Thoune et Spiez, on emprunte un ancien lit de rivière et traverse un ouvrage pionnier de la correction des eaux en Suisse qui date du début du 18e siècle. Sa cons-truction eut des conséquences majeures sur la région de Thoune, mais aussi pour Samuel Bodmer, son concepteur et maître d’œuvre.
En 1698, plusieurs communes concernées s’adressèrent donc au gouvernement de Berne pour lui demander de détourner le cours impétueux de la Kander vers le lac de Thoune. Les autorités instaurèrent une commission chargée d’étudier le projet. Il fallut toutefois attendre 1710 et l’instauration de la troisième commission de la Kander pour aboutir à des plans concrets. Le célèbre constructeur de fortifications Pietro Morettini apporta son expertise, mais c’est Samuel Bodmer (1652-1724) qui dirigea les travaux. Boulanger de formation, Bodmer avait acquis des connaissances en ingénierie et en arpentage en tant qu’officier d’artillerie. À Amsoldingen, il possédait le domaine du château et exploitait un moulin. La position légèrement surélevée d’Amsoldingen lui permettait d’observer de près le comportement dévastateur de la Kander. Ayant déjà effectué quelques travaux d’arpentage pour le gouvernement de Berne, il se sentait prêt à concevoir et à réaliser la grande correction de la Kander.
Bodmer proposa de pratiquer une entaille de 400 mètres de long dans la colline morainique parallèle au lac de Thoune et de détourner ainsi une partie de la rivière vers le lac à hauteur d’Einigen, idée passée à la postérité sous le nom de Kanderdurchstich (percement de la Kander). Le conseil municipal de Thoune craignant que les eaux de la Kander ne fassent monter le niveau du lac et n’entraînent des inondations dans la ville, Bodmer proposa également des mesures supplémentaires pour augmenter le débit sortant du lac.
Le chantier fut lancé en avril 1711. Au début, Bodmer bénéficia d’une main-d’œuvre d’environ 150 personnes qui, équipées de pelles, de pioches et de brouettes, commencèrent à entailler la colline de Strättligen par paliers. L’effectif du chantier était composé d’une poignée d’ouvriers qualifiés, de nombreux journaliers, de quelques mendiants, vagabonds et prisonniers, ainsi que de femmes et d’enfants. Malgré une organisation militaire et des horaires quotidiens très larges, de 5h à 19h, les travaux n’avançaient que lentement. Le déclenchement de la deuxième guerre de Villmergen au printemps 1712 entraîna une interruption du chantier pendant près d’un an.
Les conséquences sur la ville de Thoune furent encore plus dramatiques. Le débit entrant dans le lac de Thoune augmenta brusquement de 60%, ce qui entraîna une nette augmentation des inondations. Des fondations de ponts et des bâtiments furent affouillés et partiellement détruits. Pour remédier à la situation, de grands travaux d’aménagement s’imposèrent: le fossé historique de la ville fut élargi et utilisé comme deuxième bras de l’Aar, des moulins furent déplacés, des seuils abaissés et des écluses construites pour réguler le niveau de l’eau. Malgré ces efforts, la ville continua de subir des crues. Il fallut attendre 2009 et la mise en service de la galerie d’évacuation pour qu’un écoulement supplémentaire soit créé – près de 300 ans après le percement de la Kander. En cas de besoin, cette galerie permet de faire passer les eaux du lac de Thoune sous la ville, atténuant ainsi les conséquences de la dérivation de la Kander.
La dérivation donna par ailleurs naissance au delta de la Kander, qui se forma rapidement à la nouvelle embouchure de la Kander sous l’effet des alluvions et s’étendit jusqu’au lac de Thoune. Aujourd’hui, ce delta est une réserve naturelle qui abrite de nombreuses espèces animales et végétales. Sans l’exploitation du gravier pratiquée depuis plus d’un siècle et qui permet d’extraire quelque 20 000 mètres cubes de gravier par an, le delta serait toutefois beaucoup plus grand et aurait comblé depuis longtemps le bassin inférieur du lac de Thoune.


