
L’Eurovision, le concours de la chanson et le Jungfraujoch
Les premières émissions en Eurovision ont été diffusées dans les années 1950. Cette technologie s’appuyait sur un réseau perfectionné de faisceaux hertziens, au centre duquel se trouvait la Suisse, à la pointe de la technique.
L’émission était placée sous la responsabilité de la télévision suisse, alors en phase de construction, et de l’orchestre de la Radio Monteceneri. Le véhicule de reportage de la télévision suisse avait été envoyé au Tessin par ferroutage via le tunnel du Saint-Gothard. À son bord: des caméras et un studio de télévision mobile destiné à la production d’images TV.
À l’époque, les appareils de télévision ne sont pas encore très répandus, c’est donc plutôt à la radio que le public suit le concours. Contrairement à ce que laissent supposer certaines vidéos sur YouTube, il n’existe sans doute plus aucune image télévisée de l’événement à proprement parler. La vidéo sur laquelle on peut voir Lys Assia chanter le titre récompensé date d’un autre événement. Seuls des enregistrements radio et quelques bribes vidéo ont été conservés. La raison est simple: en 1956, alors que l’on dispose déjà de divers procédés d’enregistrement et d’archivage de sons produits dans les studios de radio, la technique télévisuelle, elle, n’en est qu’à ses balbutiements et ne s’intéresse guère à la conservation des émissions. Une technologie vidéo abordable et standardisée destinée à l’enregistrement des émissions TV fait défaut.
La Fête des narcisses à Montreux, la Coupe du monde de football 1954 et le Concours Eurovision de la chanson de 1956 prennent d’assaut les écrans européens sous le label «Eurovision». Son générique, qui reprend le «Te Deum» du compositeur français Marc-Antoine Charpentier (1634-1704), est gravé dans la mémoire collective. Cet indicatif a été diffusé pour la première fois le 6 juin 1954 pour la retransmission de la Fête des narcisses à Montreux. Quant au néologisme «Eurovision», on le doit au journaliste britannique George Campey, et il s’est imposé en un temps record pendant les «Semaines européennes de la télévision» de juin et juillet 1954.
L’Union européenne de radio-télévision permet à 23 radiodiffuseurs d’Europe et du bassin méditerranéen de se coordonner. Objectif: échanger des reportages, des documents visuels, et standardiser la technique. Rétrospectivement, les émissions en Eurovision des années 1950 peuvent être considérées comme un avant-goût du projet d’intégration européenne. Mais contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, la Suisse est très impliquée. Dans un article intitulé «5 Jahre Eurovision» paru le 6 juin 1959, le Tages-Anzeiger cite un journaliste américain affirmant qu’«en Europe, les gens de la télévision sont en avance de deux cents ans sur les politiques»: alors que l’unité politique de l’Europe en reste encore au stade des belles paroles, il existe depuis cinq ans une «collaboration exemplaire» dans le secteur de la télévision.
La technique, point critique
À l’extérieur du véhicule de reportage, les PTT prennent le relais et transmettent les signaux d’image. Les rôles sont ainsi clairement répartis. Pour la Coupe du monde de football 1954, qui se déroule au Wankdorf, les PTT orientent l’antenne sur l’émetteur du Bantiger. De là, des liaisons sont en place vers le Chasseral et le Jungfraujoch. Ce dernier, sorte de col alpin par où transitent les données audiovisuelles, est d’une importance capitale pour le réseau hertzien des années 1950.


La ligne Monte Generoso-Jungfraujoch-Chasseral se révèle idéale. Les deux premiers points sont déjà accessibles par voie ferrée et disposent d’infrastructures touristiques. Du haut du Monte Generoso, un panorama s’ouvre au sud sur la plaine du Pô et certaines zones des Apennins, tandis que côté nord, on aperçoit le Jungfraujoch. Du Jungfraujoch, on peut embrasser du regard une grande partie du Plateau suisse et le Jura. Des conditions idéales, donc, pour des liaisons par ondes dirigées! Enfin, le Chasseral permet de transmettre les signaux vers la France et l’Allemagne.


Le Tessin exclu de la fête


Dans les années 1950, on ne chômait pas dans le premier véhicule de télévision de Suisse. Mais le Tessin n’en profitait pas. Ce véhicule fait aujourd’hui partie de la collection du Musée de la communication. Musée de la communication, PfM_0117
En mai 2025, quand les participants et participantes au concours de l’Eurovision monteront sur scène à Bâle, la station du Jungfraujoch ne sera plus de la partie. Swisscom a mis définitivement cette installation à l’arrêt en 2011. L’année suivante, les antennes paraboliques ont été démontées. Le Chemin de fer de la Jungfrau a repris le bâtiment et le funiculaire. En 2018, on a appris que la compagnie prévoyait d’ouvrir une boutique d’horlogerie ultra-chic sur le site de la station émettrice. Renseignements pris, la télévision suisse utilisera un câble en fibre optique pour transmettre au Tessin les images du concours de l’Eurovision à Bâle. Quant à l’Italie, elle recevra l’émission culte par satellite.
Cet article a été initialement publié sur le blog du Musée de la communication.







