
Un colis pour la guerre qui n’eut jamais lieu
Un mystérieux colis trouvé dans les réserves du Museum Grenchen nous ramène à l’époque de la guerre froide. Des cartes de légitimation inutilisées permettant d’obtenir des tickets de ravitaillement montrent comment la Suisse se préparait à une guerre redoutée dans les années 1960.
Le colis était adressé à Kurt Staub, le chef de l’office du logement de Granges. Cet office était le voisin direct de l’actuel musée entre 1942 et 1971. L’expéditeur était le service du contrôle des prix du canton de Soleure, et la mention manuscrite «18,9 kg» figure sur l’emballage. Outre le cachet de cire et l’autocollant d’avertissement, le mot «Confidentiel» souligné ainsi que la mention «ne pas ouvrir» témoignent du secret auquel le destinataire était tenu. Le cachet postal daté du 6 mars 1965 place le colis dans le contexte de la guerre froide.
La nouvelle de l’énigme entourant ce «patient spécial» se répandit rapidement à Granges grâce à une publication du centre médical sur les réseaux sociaux, permettant par la même occasion d’apprendre que l’administration municipale avait connaissance d’autres colis qui avaient déjà été ouverts. On put ainsi tirer des conclusions indirectes quant à ce qui se trouvait probablement dans celui-ci: des piles de cartes de légitimation permettant d’obtenir des tickets de ravitaillement. Quelques exemplaires ont même été fournis par la chancelière municipale. Au milieu des années 1960, ces cartes avaient été délivrées par l’Office de l’économie de guerre du canton de Soleure à l’office des habitants de Granges à des fins de distribution en cas de guerre.
On ne peut malheureusement pas déterminer avec certitude ce qui a déclenché l’envoi du colis en mars 1965. La production des cartes qu’il contient atteste toutefois d’un élargissement des mesures d’approvisionnement: à partir de 1955, l’intervention de l’État se justifiait aussi par des menaces politico-militaires et des situations de pénurie grave, et non plus uniquement par le spectre d’une guerre imminente.
Selon l’historien Jakob Tanner, les expériences traumatiques de la grève générale et la crise de 1929 provoquèrent la plus grande désintégration sociale que la Suisse avait connue jusqu’alors et suscitèrent une refonte de la politique d’approvisionnement avant même la Seconde Guerre mondiale. Celle-ci devint la clé de voûte d’une «synthèse stratégique réussie d’objectifs militaires et économiques». La prise de conscience des décideurs quant aux liens entre approvisionnement, travail et paix sociale fut tout aussi déterminante que les mesures interventionnistes prises par le délégué à l’économie de guerre à partir de 1937. Les contingentements et rationnements que subirent la population entre mai 1940 et juillet 1948 sous la forme de cartes de ravitaillement entraînèrent une répartition des aliments de base jugée majoritairement équitable et relativement indépendante des revenus.
C’est dans ce contexte de menace politico-militaire et de pénuries mondiales potentielles que s’inscrit l’envoi du colis soleurois en mars 1965.
L’une de ses premières mesures fut l’envoi aux communes du canton de cartes de légitimation pour l’obtention de tickets de ravitaillement. Quatre de ces colis ont été préservés à Granges. Ces cartes de 1965, qui n’avaient jusqu’alors pas été prises en compte dans des travaux de recherche, semblent constituer une évolution du système en place lors de la Seconde Guerre mondiale. À l’origine, en octobre 1939, les tickets de ravitaillement étaient envoyés par la poste aux foyers suisses sur un modèle d’abonnement. Ils furent ensuite expédiés par courrier recommandé en raison d’abus croissants et de la dégradation de l’approvisionnement liée au déclenchement de la bataille de France en mai 1940. Ce processus occasionnant des coûts élevés, le nombre d’envois postaux fut réduit, et les bénéficiaires furent contraints de se déplacer pour obtenir leurs tickets.
Les exemplaires inutilisés contenus dans ce fameux colis de la guerre froide montrent que les mesures d’approvisionnement reposent sur les expériences des conflits passés, mais aussi que l’administration avait appris de ses erreurs. Ce colis est en outre le témoin matériel d’un autre tournant en matière de politique d’approvisionnement, puisque son envoi n’était pas motivé par une guerre déclarée ou imminente, mais par une menace politico-militaire en des temps économiquement incertains.


