Vente de sapins de Noël à Zurich, 1971.
Vente de sapins de Noël à Zurich, 1971. ETH-Bibliothek Zürich

Mon beau sapin

Souvent invisible mais riche d’une longue tradition, le pied du sapin de Noël démontre comment une simple nécessité a induit plusieurs innovations: croix de bois, pied en fonte et support à câble.

Géraldine Lysser

Géraldine Lysser

Géraldine Lysser a étudié l'histoire et la gestion d'entreprise et travaille dans la communication du Musée national suisse.

La tradition hivernale consistant à installer chez soi un sapin ou quelques-unes de ses branches est originaire d’Europe et remonte à l’Antiquité païenne. C’est toutefois au Moyen Âge que ce résineux devint le symbole de Noël. Dans le calendrier liturgique, le 24 décembre était aussi connu comme le «jour d’Adam et Eve» dont on commémorait alors l’expulsion du paradis. Dans les régions occidentales de l’Allemagne, on installait dans les demeures un «arbre du paradis», figuré par une branche de sapin supportant une pomme, symbole du jardin d’Éden. On trouvait tout à côté la «pyramide de Noël», construction en bois triangulaire dotée d’étagères décorées de santons, de rameaux de sapin, de bougies et d’une étoile. C’est au 16e siècle que pyramides de Noël et arbres du paradis furent remplacés par le sapin de Noël.
 
Les premiers écrits évoquant ce sapin datent des 15e et 16e siècles et nous viennent du sud de l’Allemagne, de l’Alsace et de la Baltique. En 1600 à Bâle, au cours de l’Avent, la corporation des tailleurs aurait défilé en exhibant des sapins dans les rues de la ville. Chez eux, les artisans auraient décoré leurs arbres de pommes et de fromage dont ils se seraient ensuite régalés.
 
Dans l’Allemagne luthérienne, le sapin de Noël ou arbre du Christ était déjà très répandu au 18e siècle. Cette pratique se répand en Suisse alémanique dès le 19siècle, surtout dans les régions protestantes. Chez les catholiques, ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale que le roi des forêts viendra compléter de nombreuses crèches.
Lithographie tirée du recueil de chansons pour enfants «National-Kinderlieder für die Züricherische Jugend» montrant un arbrisseau décoré à l’arrière-plan, 1799.
Lithographie tirée du recueil de chansons pour enfants «National-Kinderlieder für die Züricherische Jugend» montrant un arbrisseau décoré à l’arrière-plan, 1799. Zentralbibliothek Zürich
Jadis, le sapin de Noël était surtout installé dans les églises, écoles et presbytères, ainsi que chez certaines familles aisées, car l’arbre, ses décorations et chandelles n’étaient pas à la portée de tout le monde. L’invention des bougies de paraffine et de stéarine ainsi que la production industrielle des boules de Noël le rendront plus accessible.

Mais comment faire pour que le sapin se tienne bien droit?

Un nouveau problème coïncidera avec la démocratisation du sapin de Noël: comment l’installer dans son salon? Dans certaines régions – surtout en Europe de l’Est – on le pendait au plafond quand on ne l’appuyait pas tout simplement contre un mur.
 
Il semble que la première mention explicite du pied de sapin se trouve dans un manuscrit de 1604: «La coutume voulait que l’on confectionnât un cadre à quatre coins […]». Il s’agissait vraisemblablement d’une planche carrée dotée d’un trou en son milieu. Il arrivait aussi que l’on perce des plots de bois, voire de très grosses betteraves pour y caler le tronc du sapin.
Un moine décore le sapin de l’abbaye d’Hauterive (FR), 1977.
Un moine décore le sapin de l’abbaye d’Hauterive (FR), 1977. ETH-Bibliothek Zürich
ELe «jardinet» était une des formes particulières des supports en bois. Délimité par une haie miniature, il était souvent recouvert de mousse ou de paille sur laquelle on disposait les personnages et animaux de la crèche.
 
Dans la bourgeoisie aisée, on utilise bientôt des supports en métal dont le poids les rend plus stables. Un système à vis permet d’y fixer des troncs de divers diamètres. En 1860, un brevet est déposé pour un pied de sapin en fonte produit pour la première fois en 1866 par la société Rödinghausen en Allemagne. Ce modèle sera produit en masse pendant les décennies suivantes et son esthétiques évoluera en phase avec les goûts de l’époque.
Pieds de sapins en fonte dans le catalogue illustré d’un quincaillier allemand, 1937.
Pieds de sapins en fonte dans le catalogue illustré d’un quincaillier allemand, 1937. Extrait de l’ouvrage «Christbaumständer. Kleine Kulturgeschichte» (Une histoire culturelle des pieds de sapin) de Magdalene Hanke-Basfeld.
Certains pieds étaient équipés de roulements à billes permettant une rotation du sapin, ce qui visait à faciliter l’allumage des bougies. Particulièrement onéreux, d’autres supports étaient dotés d’un mécanisme que l’on pouvait remonter pour actionner une boîte à musique et la rotation du sapin.
Pied doté d’un mécanisme à ressort animant le sapin et sa boîte à musique. Youtube / Museum für Musikautomaten
De tels supports étaient certes chers, mais même les modèles ordinaires en métal restaient l’apanage des nantis. En 1890, le prix du pied de sapin en fonte équivalait à celui de 12 kilos de pain. Bien plus abordable, la croix de bois restera très populaire jusqu’au 20e siècle.

Nouvelles solutions à un vieux problème

De nombreux dépôts de brevets illustrent une véritable course à l’innovation dans le domaine du pied de sapin. Leurs inventeurs les ont imaginés pliables ou démontables pour en faciliter le rangement, mais aussi polyvalents pour qu’ils puissent rendre service tout au long de l’année comme support à crachoir, tabouret de piano ou table pour enfants.
 
Plusieurs pieds équipés de réservoirs d’eau apparurent sur le marché pour que le sapin sèche moins vite et perde moins d’aiguilles. Ils s’imposeront dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Souvent fabriqués en verre, céramique ou plastique, ils sont moins chers et plus légers que les modèles en fonte.
 
En Suisse, le modèle Glashütte Bülach connaîtra une grande popularité. On le fabriquait avec un verre additionné de sable de quartz à haute teneur en fer, ce qui lui conférait sa couleur verte si caractéristique. Ce pied de sapin fut breveté en 1939 et apparaît dans de nombreuses annonces publicitaires.
Annonce pour le pied de sapin vert, 1950.
Le pied de sapin vert "Bülach".
Annonce pour le pied de sapin vert, 1950. e-newspaperarchives / Photo: Alexander Rechsteiner
Tous ces systèmes possédaient toutefois un inconvénient majeur, celui d’être doté d’une ou plusieurs vis destinées à fixer le tronc du sapin, ce qui n’était pas une mince affaire. Le tronc devait souvent être scié, et comme l’arbre poussait rarement droit, il penchait souvent d’un côté ou de l’autre à mesure que l’on serrait ou desserrait l’une ou l’autre de ses vis.
 
C’est en 1989 que la société Krinner fondée par Klaus Krinner développa un support à câble permettant désormais d’enserrer et de fixer le tronc du sapin indépendamment de son diamètre ou de la façon dont il avait poussé. Depuis lors, plus de 90% des pieds de sapin proposés sur le marché sont dotés de cette technologie.
Aujourd’hui, les modèles à câble dominent le marché.
Aujourd’hui, les modèles à câble dominent le marché. Wikimédia
Bien que le pied du sapin de Noël brille souvent par sa discrétion pendant les fêtes de fin d’année, il est le fruit de plusieurs innovations. Le système à câble semble en avoir achevé le développement, du moins pour le moment. Ses qualités fonctionnelles permettent peut-être de se consacrer davantage à l’essentiel en cette période: recueillement, lumière et convivialité.

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