Adolf Wölfli est l’un des plus célèbres représentants suisses de l’«art brut». Détail de «Irren=Anstalt Band=Hain», 1910, crayon gris et crayons de couleur sur papier journal.
Adolf Wölfli est l’un des plus célèbres représentants suisses de l’«art brut». Détail de «Irren=Anstalt Band=Hain», 1910, crayon gris et crayons de couleur sur papier journal. Fondation Adolf Wölfli, Kunstmuseum Bern

L’«art des fous»

La notion d’«art brut» est aujourd’hui bien ancrée dans le vocabulaire de l’histoire de l’art. Dès le début du 20e siècle, des œuvres de personnes échappant aux normes sociales et artistiques dominantes ont obtenu une reconnaissance. Walter Morgenthaler, psychiatre bernois, a été l’un des premiers défenseurs de cet art.

Sophie Dänzer

Sophie Dänzer

Sophie Dänzer, diplômée en sciences culturelles, est coordinatrice d’expositions au Musée national suisse.

À partir des années 1840, les cantons suisses commencent à fonder leurs propres instituts psychiatriques. Tout un système administratif et juridique destiné à la prise en charge de ceux qu’on appelle alors les «aliénés» s’instaure. Les représentations sociales de la norme et de la déviance sont fixées: tout ce qui ne rentre pas dans les cases relève de la «maladie mentale».
Les cliniques deviennent des lieux d’expérimentation médicale: en plus des observations faites par les médecins, on recourt à des méthodes physiques comme les chaises de contention, les machines rotatoires ou les vomitifs. Ces procédés s’inscrivent dans une conception mécaniste de la psyché héritée des Lumières.
Cette maquette présente des méthodes curatives physiques mises au point par le médecin allemand Ernst Horn (1818). Walter Morgenthaler, psychiatre suisse, réalisa cette maquette pour l’exposition nationale suisse de 1914 à Berne.
Cette maquette présente des méthodes curatives physiques mises au point par le médecin allemand Ernst Horn (1818). Walter Morgenthaler, psychiatre suisse, réalisa cette maquette pour l’exposition nationale suisse de 1914 à Berne. Musée de la psychiatrie, Berne
De nouveaux traitements visent à mieux comprendre les maladies psychiques. Les différentes pathologies ne sont pas uniquement appréhendées sous l’angle somatique: très tôt, des activités créatives s’insèrent dans le quotidien des patientes et patients, comme le dessin et l’écriture. Certaines œuvres sont intégrées à leur dossier médical. C’est ainsi que dès le 19e siècle, de nombreuses cliniques commencent à collectionner des dessins.

Art, science et psyché

Beaucoup de cantons sont détenteurs de tels fonds. Ils se composent de dessins, de broderies, d’images de petit format ou d’objets en trois dimensions réalisés par les patientes et les patients internés. La finalité première de ces collections était diagnostique et documentaire. À partir des univers créés, les médecins tentaient de tirer des conclusions relatives aux maladies. Au début, la qualité esthétique n’était guère prise en compte; l’aspect décisif était le côté prétendument «anormal» de l’expression visuelle.
Dans la seconde moitié du 19e siècle, l’intérêt s’élargit: les publications scientifiques et leurs considérations purement psychopathologiques s’accompagnent de plus en plus souvent d’un examen de la créativité et des capacités d’expression. Le psychiatre français Paul Gaston Meunier (1873-1957) en est un exemple précoce: publiant sous le nom de Marcel Réja, il décrit les productions artistiques des patientes et patients sous un angle nouveau.
Marcel Réja sur une gravure d’Edvard Munch, 1896-97.
Marcel Réja sur une gravure d’Edvard Munch, 1896-97. Wikimedia
Le rapprochement entre l’art et la psyché n’est pas seulement le fait des médecins, mais aussi des artistes. Les mondes créés deviennent de plus en plus abstraits et ambivalents. C’est dans ce contexte que Max Nordau (1849-1923), écrivain et médecin juif, introduit le concept d’«art dégénéré» dans les années 1890. À ses yeux, les œuvres des courants fin de siècle, avec leur dimension émotionnelle, asymétrique, onirique ou surréelle, sont «maladives». Le concept d’«art dégénéré» sera plus tard repris par les nazis pour pathologiser les artistes modernes.
En 1892, Max Nordau introduit le concept de «dégénérescence». Page de titre du premier volume.
En 1892, Max Nordau introduit le concept de «dégénérescence». Page de titre du premier volume. Universitäts- und Landesbibliothek Düsseldorf
Guide de l’exposition «Art dégénéré», 1937.
Guide de l’exposition «Art dégénéré», 1937. Deutsches Historisches Museum
Au tournant du siècle, l’attention portée aux rêves et aux images inconscientes redouble encore. La théorie de l’inconscient de Sigmund Freud, son interprétation des rêves et la méthode de l’association libre sur le divan révolutionnent la compréhension de la vie psychique. Avec Carl Gustav Jung, on se penche sur le traitement créatif des images intérieures. Ce qui crée un champ d’études riche où art, psychologie et médecine s’entrecroisent.

La collec­tion Walter Morgenthaler

C’est dans cet environnement que le psychiatre suisse Walter Morgenthaler (1882-1965) commence sa carrière. Médecin assistant à la clinique du Burghölzli, à Zurich, il se familiarise avec la psychanalyse freudienne auprès d’Eugen Bleuler et trouve un accès créatif à l’inconscient. En 1908, il rejoint l’asile cantonal de la Waldau, à Berne. Il travaillera par la suite à Bâle et à Münsingen, avant de revenir comme médecin-chef à la Waldau, et enfin de prendre la direction de la clinique de Münchenbuchsee.
Walter Morgenthaler, 1962.
Walter Morgenthaler, 1962. Psychiatrie-Museum Bern
Comme beaucoup de ses collègues, Morgenthaler fait dessiner sa patientèle. Mais son regard est différent: il reconnaît le potentiel artistique individuel dans ces œuvres, qu’il ne considère pas uniquement comme des supports diagnostiques.
Œuvre de Karl Schneeberger (1880-1948), «Maquette du bateau “Socialiste”», 1922. L’intérieur contient des messages.
Œuvre de Karl Schneeberger (1880-1948), «Maquette du bateau Socialiste», 1922. L’intérieur contient des messages. Psychiatrie Museum Bern
En 1914, en lien avec l’exposition nationale, Morgenthaler crée à la Waldau un musée de la psychiatrie. On peut y voir des objets illustrant l’histoire de la psychiatrie, mais aussi des images appartenant à la collection de la clinique. Parmi ces productions figurent de nombreuses œuvres d’Adolf Wölfli (1864-1930). Wölfli est interné à la Waldau depuis de longues années. Morgenthaler étudie la manière dont se manifeste le besoin de créer des œuvres d’art. Au fil du temps, Wölfli commence à se qualifier explicitement d’artiste. Son entourage aussi le perçoit comme tel. Il reçoit des commandes, et peut vendre son art.
«Irren=Anstalt Band=Hain» d’Adolf Wölfli, 1910, crayon gris et crayons de couleur sur papier journal.
«Irren=Anstalt Band=Hain» d’Adolf Wölfli, 1910, crayon gris et crayons de couleur sur papier journal. Fondation Adolf Wölfli, Kunstmuseum Bern
L’étude «Un patient mental en tant qu’artiste. Adolf Wölfli», publiée par Morgenthaler en 1921, rend les deux hommes célèbres. Le livre se présente sous la forme d’une biographie d’artiste, qui ne traite pas Wölfli comme un cas anonyme, mais le nomme expressément et rend hommage à l’artiste qu’il est. Tandis que Morgenthaler suscite d’abord quelques sourires dans les milieux spécialisés, le livre est reçu avec enthousiasme par quelques personnes, parmi lesquelles l’écrivaine et psychanalyste Lou Andreas-Salomé, qui le recommande à Sigmund Freud.
Salle de séjour à la Waldau, Berne, date inconnue.
Salle de séjour à la Waldau, Berne, date inconnue. Psychiatrie Museum Bern

Débats contem­po­rains et évolutions parallèles

Comment Morgenthaler est-il parvenu à positionner cette étude du patient Wölfli comme une biographie d’artiste plutôt que comme un ouvrage de psychologie? Et comment a-t-il obtenu la pleine reconnaissance du monde de l’art?
La réponse est peut-être à chercher dans l’entourage de Morgenthaler: son frère, Ernst Morgenthaler, était artiste et bien implanté dans la scène culturelle suisse. Robert Walser, Cuno Amiet et Hermann Hesse, par exemple, faisaient partie de son réseau. La femme d’Ernst, Sasha Morgenthaler, était une créatrice de poupées renommée, et avait réalisé les vêtements des premières marionnettes de Paul Klee. Il est probable que cette proximité avec le monde artistique ait influencé le regard de Walter Morgenthaler sur les œuvres de ses patientes et patients, plus qu’il n’était d’usage dans les discussions médicales spécialisées de l’époque.
«Marionnette sans titre (Monsieur la Mort)», Paul Klee, 1916.
«Marionnette sans titre (Monsieur la Mort)», Paul Klee, 1916. Zentrum Paul Klee / Wikimedia
Les liens entre création artistique et psychologie, la question de la psychiatrie, de l’expression par l’art et les images, sont des thèmes qui font florès dans les années 1910. En 1921 paraît l’ouvrage «Expressions de la Folie», du médecin et historien de l’art Hans Prinzhorn, qui deviendra par la suite un texte de référence pour les surréalistes. Prinzhorn a-t-il été directement influencé par Morgenthaler? Difficile à dire. En tout cas, il mentionne le livre de celui-ci dans une note – signe que le débat avait déjà cours.

L’avant-garde donne le ton

Après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, les courants avant-gardistes transforment le regard sur l’art. La rationalité et les normes bourgeoises sont sous le feu des critiques, les formes d’expression non académiques prennent de l’importance. Le mouvement Dada, qui naît à Zurich, est un exemple parmi d’autres de la manière dont les artistes rompent volontairement avec les conventions. Cette ouverture encourage aussi l’intérêt pour des formes artistiques échappant aux circuits établis du monde de l’art. L’art doit être proche de la vie, authentique, il doit abolir les frontières sans se laisser brider par la logique et la rationalité.
Dans les cliniques, au cours des années 1920, la pratique quotidienne évolue: le développement des thérapies par le travail évacue l’expression artistique hors de l’arsenal thérapeutique pour la reléguer dans les loisirs. À partir du moment où Morgenthaler quitte la Waldau, le musée et la collection passent à l’arrière-plan.
Des patients travaillent comme couvreurs sur la grange de la Waldau après un incendie, 1921.
Des patients travaillent comme couvreurs sur la grange de la Waldau après un incendie, 1921. Psychiatrie Museum Bern

Des archives psychia­triques à la reconnais­sance des musées

L’ambiance d’avant-garde, les œuvres abstraites et l’expérimentation libre dans l’art suscitent toutefois des critiques. Dès le début, ces œuvres se heurtent à de fortes oppositions. Le national-socialisme s’empare du concept d’«art dégénéré», qui lui sert à qualifier de «malades» les artistes de l’avant-garde.
L’ébranlement de la Seconde Guerre mondiale généralise un certain scepticisme culturel. La nécessité d’un nouveau départ radical s’impose dans l’art. En 1945, l’artiste français Jean Dubuffet, en quête d’un art authentique, spontané et anti-intellectuel, voyage en Suisse. Il se rend dans des cliniques psychiatriques et étudie les œuvres créées par des patientes et patients, dont Adolf Wölfli. Il est fasciné par cette création pure, ces œuvres d’art produites par des personnes indemnes de culture artistique préalable. Cette découverte conduit Dubuffet à créer à Paris la Compagnie de l’art brut. Pour la première fois, les œuvres créées en dehors de la tradition académique, souvent dans des cliniques, sont dotées d’un cadre conceptuel bien à elles.
Heinrich Anton Müller, L’HOMME AUX MOUCHES ET LE SERPENT, entre 1925 et 1927, crayon de couleur et mine de plomb sur papier.
Heinrich Anton Müller, «L’HOMME AUX MOUCHES ET LE SERPENT», entre 1925 et 1927, crayon de couleur et mine de plomb sur papier. Collection de l’Art Brut, Lausanne
Il a fallu encore attendre une trentaine d’années pour que cet art fasse son entrée au musée et soit reconnu par le grand public. La naissance de l’antipsychiatrie, à la fin des années 1960, a fait de nouveau sortir les œuvres des obscurs dossiers où elles étaient conservées.
Dans les années 1970, Jean Dubuffet a offert sa collection à la ville de Lausanne, où elle constitue toujours l’essentiel du fonds de la Collection de l’Art Brut. Au même moment, la Fondation Adolf Wölfli a vu le jour au Kunstmuseum Bern, où l’on peut voir aujourd’hui encore la plus grande partie de son œuvre. L’initiative de cette fondation revient au commissaire d’expositions suisse Harald Szeemann, qui a profondément renouvelé la pratique des expositions dans les musées. C’est aussi Szeemann qui a montré l’œuvre de Wölfli à la documenta 5 à Cassel et l’a ainsi rendu mondialement célèbre.
Si la collection constituée par Prinzhorn, dont il a été question plus haut, comporte désormais près de 8000 objets, et représente un haut lieu de l’art créé par des personnes au passé psychique chargé, la collection Morgenthaler, qui compte 5000 pièces, n’a pas encore fait l’objet d’une exploration scientifique complète.
Constance Schwartzlin-Berberat, Journal, entre 1891 et 1909.
Constance Schwartzlin-Berberat, Journal, entre 1891 et 1909. Psychiatrie Museum Bern

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