La visite de Winston Churchill à l’automne 1946 a tenu la Suisse en haleine.
La visite de Winston Churchill à l’automne 1946 a tenu la Suisse en haleine. SBB Historic

Un arrêt improvisé pour Churchill

En septembre 1946, une gare provisoire fut créée à Köniz près de Berne, tout spécialement pour la visite à Berne de celui qui fut le premier ministre britannique pendant la Seconde Guerre mondiale.

Thomas Krebs

Thomas Krebs

Spécialiste de l’histoire locale, Thomas Krebs gère la topothèque de la commune de Köniz.

Le lundi 16 septembre 1946, peu après 17 heures 30, la Flèche rouge, avec Winston Churchill à son bord, s’arrête en pleine voie au niveau du Gurtenbühl, entre les gares de Berne-Weissenbühl et de Wabern. Le train avait parcouru le trajet de Pregny, près de Genève, à la gare de marchandises de Berne-Weyermannshaus, sans aucune halte et en un temps record, avant d’être aiguillé sur la ligne de la Gürbetalbahn. Les directives internes des chemins de fer ne laissaient planer aucun doute quant à l’importance de ce trajet spécial. On pouvait lire au point 5: «Le libre passage doit être garanti en toutes circonstances pour le train 9051.» Le rapport final publié en 1947 mentionne en outre que, sur ordre de la direction générale des Chemins de fer fédéraux, aucun contrôle des billets n’avait été effectué.

De la Flèche rouge à l’attelage à quatre chevaux

Sur le tronçon Weyermannshaus – Kehrsatz, le train avait passé toutes les gares sans marquer d’arrêt, avant de faire halte au bout de six kilomètres seulement. C’est là que Churchill et sa suite descendirent et parcoururent la dernière partie de leur périple, qui devait les mener du domaine du Lohn à Kehrsatz, en calèche. La propriété servait de résidence aux invités du Conseil fédéral, et l’ex-premier ministre britannique ‒ il avait dû céder son poste à Clement Attlee en juillet 1945 ‒ y fut le premier hôte de marque. Le domaine patricien avait été offert à la Confédération en 1942 par un particulier.
Churchill monte dans une calèche près de Berne en septembre 1946.
Vue de l’intérieur de la calèche qui conduit Churchill au domaine du Lohn en septembre 1946.
Winston Churchill fut conduit en calèche de la gare provisoire au domaine du Lohn à Kehrsatz, dans le canton de Berne. Topothèque / Topothèque
L’arrêt provisoire avait rapidement été surnommé «la gare de Churchill», comme le rapporta le journal Der Bund, non sans se montrer critique: «Nul n’avait communiqué l’heure exacte de l’arrivée de Winston Churchill dans l’agglomération de Berne. Et pourtant, dès le lundi soir avant 17 heures, une foule immense se pressait de part et d’autre de la Kirchstrasse, autour du quartier Morillonfeld à Wabern.» La presse, elle non plus, n’avait pas été prévenue. Contrairement aux conseillers communaux de Köniz, Belp, Kehrsatz et Rubigen, que le Département militaire fédéral (DMF) avait avertis au préalable de la halte du train quelque part dans la région de Wabern. Malgré tout, un grand nombre de curieuses et de curieux attendaient Churchill.
À l’arrivée de Winston Churchill à l’arrêt provisoire, les curieuses et curieux se pressèrent contre le train pour apercevoir l’homme d’État anglais.
À l’arrivée de Winston Churchill à l’arrêt provisoire, les curieuses et curieux se pressèrent contre le train pour apercevoir l’homme d’État anglais. Topothèque
L’invité de marque fut accueilli par l’envoyé britannique Thomas Maitland Snow et son épouse. Selon le Bund, les membres de la communauté anglaise, qui avaient été autorisés à accéder à l’arrêt même, étaient restés sans voix, tant ils étaient heureux de voir débarquer l’homme d’État. La foule rassemblée réserva un accueil enthousiaste à Churchill. Une chorale en costume traditionnel entonna un chant, le cor des Alpes résonna et les enfants des écoles agitèrent des petits drapeaux britanniques et suisses. Et le signe de la victoire, rendu célèbre par le Britannique, ne pouvait manquer à l’appel, ainsi que le rapporta le journal NZZ en termes fleuris: «Bien évidemment, l’accueil a été placé sous le signe du célèbre V; dès le chemin menant de l’arrêt du train à la route, on pouvait le voir au-dessus de la chaussée, confectionné en feuillage frais et en asters flamboyants. Jusqu’aux petits de trois ans, portés dans les bras de leur grand-père, toute l’assistance s’était exercée à exécuter le signe de la victoire, tandis que Churchill, dans la deuxième voiture, leur répondait en souriant et en saluant, sans avoir honte de ses larmes...».
Lors de sa visite en Suisse, ici à Lausanne, le Britannique fit lui aussi le célèbre signe de la victoire. Ce n’est toutefois pas Winston Churchill lui-même qui inventa ce signe, mais un homme politique belge du nom de Victor de Laveleye en janvier 1941. Destiné à symboliser la résistance contre l’Allemagne nazie, il devint rapidement la marque de Churchill.
Lors de sa visite en Suisse, ici à Lausanne, le Britannique fit lui aussi le célèbre signe de la victoire. Ce n’est toutefois pas Winston Churchill lui-même qui inventa ce signe, mais un homme politique belge du nom de Victor de Laveleye en janvier 1941. Destiné à symboliser la résistance contre l’Allemagne nazie, il devint rapidement la marque de Churchill. Musée national suisse / ASL
En plus de Winston, de son épouse Clementine et de leur plus jeune fille Mary, la résidence ne put accueillir tous les invités étrangers. La secrétaire de Churchill, Lettice Marston, fut hébergée avec une autre employée dans un hôtel à proximité. Elle fut loin d’être ravie, comme le montre ce qu’elle écrivit dans son journal: «Nous sommes arrivés à 23 h 30 et avons constaté que nous devions partager une chambre dans laquelle il n’y avait même pas de commode! Et la puanteur des toilettes était épouvantable. Nous étions ulcérées.» Elle s’en plaignit aussitôt à Carl Montag, le peintre et médiateur artistique franco-suisse, qui enseignait la peinture à Churchill depuis 1915 et avait contribué à organiser le séjour. Celui-ci réagit immédiatement et installa ces dames au Bellevue Palace, un hôtel de luxe à Berne.

Peindre au bord du lac Léman

Ce voyage à Kehrsatz marquait le début de la partie officielle du séjour de Churchill en Suisse. Il avait été précédé par trois bonnes semaines de vacances à la Villa Choisi sur le lac Léman. Il avait d’abord été prévu que l’Office national suisse du tourisme (aujourd’hui Suisse Tourisme) inviterait Churchill, mais ce projet échoua faute de financement. Avec le banquier zurichois Claus Vogel, Carl Montag parvint finalement à constituer un consortium de grands noms de l’industrie et de la finance helvétiques acceptant de prendre en charge les coûts du séjour.
Churchill envisageait depuis longtemps déjà de passer des vacances en Suisse. En juin 1946, il écrivit à l’envoyé Snow: «J’aimerais me rendre en Suisse pour un mois, et j’entends dire que la population souhaite largement que je visite le pays. Peut-être prendrai-je une journée pour présenter mes respects au gouvernement à Berne, ou pourquoi pas à l’université de Zurich, mais pour le reste, je mènerai une vie totalement retirée. Mon unique but est bien sûr de me reposer et de pouvoir peindre en toute tranquillité.»
Le choix se porta finalement sur la Villa Choisi, sur le territoire de la commune vaudoise de Bursinel. Un endroit où Churchill voulait surtout être au calme et pouvoir se consacrer à la peinture. Et c’est ce qu’il fit; mais le matin, il avait pour habitude de gérer sa correspondance depuis son lit, jusque vers 13 heures, et de dicter ses prochains discours.
Winston Churchill en train de peindre à Bursinel au bord du lac Léman, 1946.
Lors de son séjour en pays vaudois en septembre 1946, Winston Churchill se consacra principalement au monde des arts. Musée national suisse

Tension entre la Confédé­ra­tion et le canton

La visite de l’ancien premier ministre britannique fut source de tensions entre la Confédération et le canton, comme en témoignent le rapport du lieutenant-colonel Bracher du DMF ainsi que les archives du Conseil d’État de Berne. «Je ne saurais entamer ce chapitre sans évoquer la fâcheuse impression laissée à Churchill par l’indécision du gouvernement bernois.», écrivit Bracher au Conseil fédéral.Il s’agissait de savoir si l’éminent Britannique devait prendre la parole lors de la réception à l’Hôtel de ville de Berne et si le discours devait être diffusé à la radio. Selon l’officier, «ces tergiversations et revirements laissèrent une impression plutôt désagréable à Winston Churchill». Néanmoins, l’ex-premier ministre s’était également montré élogieux à propos de son séjour à Berne, comme le précisa Bracher. Churchill avait reconnu que le programme avait été conçu de façon à ne pas lui imposer trop d’efforts.
Les finances avaient elles aussi suscité des divergences d’opinions entre les deux niveaux de pouvoir. Côté bernois, on avait noté rétrospectivement l’échec des négociations avec la Confédération visant à obtenir une contribution aux frais de la réception à l’Hôtel de ville. Berne avait dû supporter elle-même l’intégralité des coûts de 5130 francs. Sur ce budget, 42 francs avaient du reste été dépensés pour acheter des cigares pour Churchill auprès de la société Geissbühler.
Le 18 septembre, Churchill se rendit à Zurich où, le lendemain à l’université, il tint son discours «Let Europe Arise!», passé depuis lors à la postérité. Le 20 septembre, il quitta la Suisse par l’aéroport de Dübendorf. La «gare de Churchill» à Gurtenbühl tomba rapidement à nouveau dans l’oubli.
Reportage TV à propos du légendaire discours de Churchill à Zurich en 1946. YouTube / SRF

La topothèque

La topothèque est une archive collaborative en ligne consacrée à l’histoire locale. Avec la participation de la population, elle permet de rassembler, de préserver et de rendre accessibles en ligne des documents et témoignages pertinents pour l’histoire locale. Le but est de présenter celle-ci sous une forme contemporaine. La topothèque de Köniz est sans cesse enrichie depuis 2023 et ambitionne de couvrir l’histoire de toute la commune. Une plaque commémorative rappelant la visite de Winston Churchill sera inaugurée le 12 septembre 2026. Le 80e anniversaire de celle-ci sera célébré par de la musique, des conférences et un apéritif. Vous trouverez davantage d’informations à ce propos en suivant ce lien.

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