À partir de 1936, la Police fédérale des étrangers suisse considéra les réfugiés comme des personnes en transit. De nombreux antifascistes qui souhaitaient initialement se réfugier en Suisse partirent donc en Espagne pour y combattre les troupes franquistes. Illustration de Marco Heer.
À partir de 1936, la Police fédérale des étrangers suisse considéra les réfugiés comme des personnes en transit. De nombreux antifascistes qui souhaitaient initialement se réfugier en Suisse partirent donc en Espagne pour y combattre les troupes franquistes. Illustration de Marco Heer.

De la Suisse à la guerre civile espagnole: chemins d’exil

Dans l’entre-deux-guerres, de nombreuses personnes persécutées par les régimes autoritaires trouvèrent refuge en Suisse. Mais en 1936, le pays changea sa politique en matière de réfugiés et provoqua «involontairement» un afflux de combattants dans les brigades républicaines.

Franziska Zaugg

Franziska Zaugg

Franziska Zaugg est enseignante à l’université de Fribourg et chercheuse en histoire de la violence et des conflits.

Le 2 juillet 1936, peu avant le putsch des généraux nationalistes en Espagne, la Société des Nations, dont le siège se trouvait à Genève, décida que les personnes ayant franchi illégalement la frontière suisse ne recevraient plus d’autorisation de séjour. Lors de cette séance, le chef de la police des étrangers, Heinrich Rothmund, insista sur le fait que face à la «surpopulation étrangère, au chômage et aux charges colossales liées aux pauvres», la Suisse ne pouvait être considérée que comme un pays de transit.
Heinrich Rothmund, chef de la Police fédérale des étrangers durant la Seconde Guerre mondiale. Portrait de 1954.
Pour Heinrich Rothmund, en 1936, la Suisse ne devait plus être qu'un pays de transit pour les réfugiés. Dukas / RDB
Jusqu’alors, les personnes qui fuyaient l’Allemagne et l’Italie, mais aussi l’Europe centrale et de l’Est, arrivaient à gagner la Suisse par la «frontière verte» malgré des conditions difficiles. La nouvelle directive fit redouter l’expulsion aux réfugiés entrés illégalement sur le territoire. Pendant l’été 1936, quand la guerre civile espagnole éclata, ils furent donc nombreux à ne plus considérer la Suisse que comme une étape sur le chemin menant au front espagnol. Avec l’aide de passeuses et de passeurs, beaucoup parvinrent à traverser la Suisse sans se faire remarquer des autorités pour ensuite rejoindre la France, puis l’Espagne. La Suisse devint ainsi une plaque tournante pour réfugiés et potentiels volontaires du camp républicain dans la guerre civile espagnole.
Les itinéraires de passage allaient des frontières nationales vers des points de regroupement où les personnes en fuite étaient remises aux intermédiaires suivants et conduites à travers la Suisse vers la frontière occidentale. Plusieurs organisations d’aide, comme l’Œuvre suisse d’entraide ouvrière (OSEO) ou le Secours rouge international (SRI), mais aussi des particuliers, Suisses ou antifascistes étrangers vivant en Suisse, aidaient les réfugiés à traverser le pays. Leurs activités étaient souvent diverses: ils faisaient passer des tracts antifascistes en Allemagne et en Italie, accompagnaient au retour des réfugiés cherchant à entrer en Suisse, établissaient des contacts, procuraient des hébergements, ou recrutaient des volontaires lors de manifestations publiques. Menacés d’arrestation et d’expulsion, certains d’entre eux décidèrent par la suite de partir à leur tour en Espagne.
Drapeau du Secours rouge international, section de Zurich, datant des années 1930.
Drapeau du Secours rouge international, section de Zurich, datant des années 1930. Archives sociales suisses
Les dossiers judiciaires de Mario-Antonio Scotti et Luigi Maina, deux Tessinois, révèlent l’intensité des liens entre la frontière sud du pays et Zurich. Tous deux vivaient à Zurich, une situation idéale pour faire passer la frontière à des personnes en fuite et les conduire en Suisse alémanique. Le 21 décembre 1937, les deux hommes furent arrêtés à Maglio di Colla, près de la frontière italienne. La police fédérale les soupçonna tout d’abord d’avoir monté une opération d’aide individuelle, avant de mettre au jour tout un réseau aux multiples ramifications. Actif depuis 1922, le SRI apparaît souvent dans les dossiers d’aide aux réfugiés. Quand la guerre civile espagnole éclata, il disposait déjà d’un réseau très étoffé à l’échelle européenne, et pouvait soutenir financièrement passeurs et réfugiés en route pour l’Espagne.

Les passeurs utilisaient des chemins de contrebande

D’étroits sentiers muletiers utilisés de tout temps pour la contrebande servaient à présent à faire passer la «frontière verte» à des personnes en fuite. Giuseppe Mreule, de Paris, l’une des figures centrales du réseau de passage, versait à Scotti et Maina entre 50 et 60 francs suisses par convoi pour l’organisation et la réalisation de ces opérations secrètes. On peut donc supposer que les deux hommes se livraient à ces activités par conviction politique, mais aussi pour les rémunérations qu’elles leur procuraient.
L’endroit où ils furent arrêtés, Maglio di Colla, se trouve à moins de deux heures de marche de la frontière italienne, et à trois heures à peine de Lugano. Les vallées du Sopraceneri, comme le val Onsernone, regorgeaient de chemins permettant d’entrer discrètement en Suisse. L’avocat Vladimir Rosenbaum, né en Russie, et sa femme Aline Valangin y avaient une maison à Colomogno, près de la frontière et des Bains de Craveggia. Dans son livre paru bien plus tard, Dorf an der Grenze, Aline Valangin a puisé dans ses souvenirs de cette époque pour évoquer l’accueil des émigrés et les personnes qui les aidaient. Elle et son mari disposaient d’autres point de chute à Zurich où héberger les personnes en transit: la villa Baumwollhof et la cité Neubühl.
Les Bains de Craveggia étaient un point de passage idéal pour entrer en Suisse depuis l’Italie. Peu peuplé, le val Onsernone était un territoire propice aux passages de frontière clandestins.
Les Bains de Craveggia étaient un point de passage idéal pour entrer en Suisse depuis l’Italie. Peu peuplé, le val Onsernone était un territoire propice aux passages de frontière clandestins. Musée national suisse
À la frontière sud-est, les réfugiés entraient en Suisse par le val Mesolcina et le val Poschiavo, tandis que côté nord, Ramsen et Stein am Rhein étaient les principaux points de passage. À la frontière nord-ouest entre la Suisse et l’Allemagne, les migrants bénéficiaient d’une aide similaire. Parmi les passeurs figuraient aussi des femmes, comme Clara Thalmann et son amie Jeanne Weiss-Rykart, de Bâle. Après l’accession au pouvoir d’Hitler, en 1933, les deux jeunes femmes avaient commencé à faire passer des tracts antifascistes en Allemagne, et des réfugiés en Suisse. En juillet 1936, Clara Thalmann partit en Espagne pour participer aux épreuves de natation de l’Olympiade populaire de Barcelone. Quand éclata la guerre civile, elle décida dans un premier temps de rester en Espagne pour combattre, mais revint à deux reprises en Suisse pour appeler à rejoindre les rangs républicains.
Pendant que Clara Thalmann s’affairait à la frontière nord-ouest du pays, le tribunal militaire accusait Mario-Antonio Scotti d’être le bras droit du recruteur Francesco Romagnoli. En effet, la zone d’intervention de Scotti ne couvrait pas seulement la frontière italo-suisse, mais s’étendait jusqu’à la région zurichoise, où lui et Luigi Maina aidaient à coordonner la suite du périple des réfugiés. À Zurich, les pistes convergeaient vers Romagnoli, connu également sous le nom de code de «Cesare». Italien, originaire de Cesena, il avait de nombreux contacts en Italie, en Suisse et en France. Figure clé de cette filière d’émigration, il fut arrêté en décembre 1937 et accusé d’avoir recruté des Suisses pour le compte d’une organisation militaire étrangère.
La police zurichoise surveillait Francesco Romagnoli depuis un certain temps déjà lorsqu’elle l’arrêta en décembre 1937.
La police zurichoise surveillait Francesco Romagnoli depuis un certain temps déjà lorsqu’elle l’arrêta en décembre 1937. Archives fédérales suisses
Le rapport d’un indicateur de la police fournit des détails quant au processus de recrutement et à sa fonction d’intermédiaire dans celui-ci: «Cesare [Romagnoli] passe plusieurs fois par jour au restaurant Zum Kleinen Casino. […] À ma connaissance, il ne se contente pas de recruter des citoyens italiens et suisses pour participer aux combats en Espagne aux côtés des rouges. Il donne de l’argent aux gens qui partent en Espagne, en général 30 à 40 francs, avec l’instruction de se rendre d’abord à Bâle, où ils doivent se présenter au restaurant Bläsitor. Là-bas, les volontaires pour l’Espagne sont pris en charge par un autre Italien qui se fait appeler ‹Piccolo›. Piccolo leur fait passer clandestinement la frontière française.»

Paris, centre du recrutement

Rouage d’un réseau international, Romagnoli était en contact étroit avec Giuseppe Mreule à Paris. La capitale française était considérée comme le centre de recrutement le plus important, car c’était là que se regroupaient les volontaires et que s’organisaient les dernières étapes avant l’Espagne. Romagnoli, qui après sa condamnation risquait d’être expulsé vers l’Italie, partit lui-même en Espagne en 1937. Il servit dans la brigade Garibaldi et tomba le 7 septembre 1938 lors de la retraite par laquelle s’acheva la bataille de l’Èbre.
Bâle était la dernière étape suisse en direction de la guerre d’Espagne. Le point de rassemblement «Bläsitor» était utilisé par plusieurs organisations politiques d’intermédiaires, mais surtout par le SRI. Karl Göring était l’un des responsables de la dernière étape qui allait de Bâle à la France. Plus tard, il déclara devant les juges qu’il avait beaucoup fréquenté le restaurant Bläsitor après s’être retrouvé au chômage, et y avait noué des contacts avec le réseau de passage qui s’était déjà constitué autour du SRI. Jusqu’à son arrestation, à la fin de l’automne 1936, il assura le passage d’au moins douze groupes de réfugiés de la Suisse vers la France.
Le restaurant Bläsitor, photographié ici en 1928, était le principal lieu de rencontre du réseau d’aide à la fuite à Bâle.
Le restaurant Bläsitor, photographié ici en 1928, était le principal lieu de rencontre du réseau d’aide à la fuite à Bâle. Staatsarchiv Basel-Stadt, NEG 3463
Au premier étage de l’immeuble se trouvait une «chambre des émigrants». Elle était occupée par des réfugiés italiens et allemands qui attendaient la suite de leur périple vers la frontière et y déposaient des effets personnels qui ne pouvaient pas être emportés en Espagne.
Göring était aussi en contact avec «Piccolo», qui en réalité s’appelait probablement Severo Canonica et servait de contact et de passeur à Bâle. Göring indiqua que chaque groupe se composait d’une à quatre personnes. Il ne passait pas toujours la frontière au même endroit, mais changeait d’itinéraire pour ne pas attirer l’attention. Deux de ses points de passage préférés se trouvaient à Bourgfelden et Saint-Louis.
Avis de recherche de la police zurichoise concernant «Piccolo».
Avis de recherche de la police zurichoise concernant «Piccolo».
Fiche signalétique de la police cantonale zurichoise concernant le présumé passeur Severo Canonica, connu uniquement des officiers sous le nom de «Piccolo». Archives fédérales suisses / Archives fédérales suisses
Le 30 août 1938, le Ministère public de Bâle finit par abandonner ses poursuites contre Göring, faute de preuves et en arguant du fait que Göring ne pouvait pas savoir que l’interdiction de se rendre en Espagne s’appliquait aussi aux étrangers. Göring lui-même fut exclu dès la fin de l’année 1936 du Parti communiste et déclara qu’il avait cessé de faire passer des réfugiés à ce moment. Son exclusion illustre les tensions internes à la gauche, tensions perceptibles non seulement en Espagne, mais aussi en Suisse.
À ce jour, les histoires des réfugiés et des réseaux qui les aidaient à traverser la Suisse pendant la guerre civile espagnole (1936-1939) ont été très peu étudiées. Avec le durcissement de la politique suisse en matière de réfugiés décidé en juillet 1936, la Suisse devint un pays trop peu sûr pour les réfugiés ayant des activités politiques, et beaucoup préférèrent de ce fait lutter contre le fascisme en Espagne.

Colloque international sur la guerre civile espagnole

Le 17 juillet 2026 marquera le 90e anniversaire du coup d’État des généraux contre la Seconde République espagnole. À cette occasion, les Archives sociales suisses, la Pädagogische Hochschule St. Gallen ainsi que les universités de Berne, Fribourg, Genève et Zurich, de même que l’université Humboldt de Berlin organiseront, les 19 et 20 novembre 2026, le colloque international «Ninety Years Since the Spanish Civil War. Experiences, Memories, Concepts (1936–2026)» dans les locaux des Archives sociales à Zurich. Tant le colloque que la conférence du soir seront ouverts au public. De plus amples informations sont disponibles ici: Ninety Years Since the Spanish Civil War

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