
Un sombre chapitre de l’histoire de la Suisse
Des abus en guise de soins: voilà en deux mots un résumé de ce que d’innombrables enfants et jeunes ont subi en Suisse jusque dans les années 1970. Le Rätisches Museum de Coire propose une exposition, «Vom Glück vergessen» («Les oubliés du bonheur») qui plonge le public dans l’histoire des «mesures de coercition à des fins d’assistance».
Mais cette mésaventure ne mit pas fin à son esclavage. Sans parler des abus sexuels. En tout, il a été balloté dans plus de trente lieux d’accueil, de la Romandie aux Grisons, pour des raisons qui restent aujourd’hui obscures. À sa naissance, sa mère travaillait dans un restaurant et son père était en service actif. L’enfant fut confié à sa grand-mère, qui le donna lorsqu’il eut trois ans. Son plus beau souvenir d’enfance? Une visite au zoo de Bâle, où une travailleuse sociale l’avait emmené et où un lion enchaîné avait léché la main qu’il lui tendait à travers les barreaux. Ruedi avait développé un lien particulier aux animaux. Il faut dire qu’il avait toutes les raisons du monde de se méfier des humains.
Ruedi Hoffer (le nom a été changé) est né en 1943 dans le canton de Berne. Il vit aujourd’hui retiré dans le coin le plus reculé d’une vallée où il a pendant des années dressé des chiens sauveteurs. Le service des aides aux victimes des Grisons lui a tardivement versé un modeste dédommagement financier de 25 000 francs. Maigre consolation pour une enfance et une adolescence ruinées, aux conséquences irréversibles.
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«On m’a traité comme un paquet.» Comment Ruedi Hofer, né en 1943 et ancien enfant placé, a été balloté dans de nombreux endroits et grièvement blessé. Interview: Tanja Rietmann, en allemand. Rätisches Museum
Les enfants des familles concernées étaient pour certains vendus au plus offrant sur des marchés, comme du bétail. Plus de 100 000 personnes ont ainsi été touchées de manières très diverse par les «mesures de coercition à des fins d’assistance» en vigueur dans notre pays jusque dans les années 1970, et placées dans des foyers d’accueil. Ce sombre chapitre de notre histoire est mieux connu du grand public depuis seulement dix ans, depuis les excuses publiques des conseillères fédérales Eveline Widmer-Schlumpf (en 2010) et Simonetta Sommaruga (en 2013). Outre les innombrables témoignages recueillis depuis auprès de victimes, à commencer par le document publié par Mariella Mehr en 1987, Les Enfants de la grand-route, qui fit grand bruit à sa sortie, le Rätisches Museum de Coire organise actuellement une très émouvante exposition.
L’artifice des espaces en carton immersifs, idée de la scénographe Karin Bucher, est d’abord né de la nécessité: en dehors des dossiers administratifs et des photos et portraits, souvent documentaires des concernés (comme celui de Theo Frey), les témoignages muséaux de cette période de l’histoire suisse sont rares. La pauvreté laisse peu de traces. Il suffit de penser à l’ours en peluche élimé et aux chaussures d’enfants usées dans la petite pièce de la famille Albin (une famille de huit enfants qui, en 1953, fut dispersée «à des fins d’assistance» en raison de la pauvreté et d’alcoolisme des parents): de tels vestiges finissent généralement plutôt au vide-ordure que dans un musée.
En même temps, la mise en scène théâtrale nous protège du piège réaliste: oui, même lorsque l’on se met à se projeter dans la vie des personnes concernées, une irréductible distance demeure. Et c’est une bonne chose, car elle préserve la dignité des victimes en nous forçant à admettre que nous ne pourrons jamais comprendre que partiellement leur souffrance.
La «privation de liberté à de fins d’assistance» a été appliquée pour la première fois dans les Grisons au sein de l’institution de travail de Fürstenau fondée en 1840 – ces «institutions» étaient aménagées dans des anciens châteaux, comme un pied de nez aux nouveaux détenus. Le but était de rééduquer les nouveaux pensionnaires pour en faire «des membres utiles à la société bourgeoises». Ce ne fut pas, loin de là, le seul exemple de la politique sociale répressive au nom de laquelle des comités de profanes sous-dotés et débordés prononçaient des enfermements pouvant durer des années, non sans conséquence. Des fouilles archéologiques au cimetière de Cazis, siège de la fameuse maison de correction de Realta, ont montré qu’un nombre extrêmement élevé de pensionnaires de l’institution qui y étaient enterrés présentaient des côtes cassées et d’autres signes de maltraitances physiques.
S’esquisse également le rôle tenu par les différentes fondations et associations privées, ainsi que par les organisations ecclésiastiques. Dans ce contexte, elles constituaient plutôt une partie du problème que de la solution. On peut notamment penser à l’œuvre d’entraide de Pro Juventute, «Les Enfants de la grand-route», dissoute en 1973, coupable d’ingérences massives dans la vie de familles roms et yéniches. Uschi Waser, né en 1952 et victime de cette organisation, raconte ce qu’il a subi.
Le canton des Grisons a ici assumé un rôle précurseur. Le conseiller d’État Jon Domenic Parolini a présenté en 2013 ses excuses aux personnes concernées et ouvert une commission d’experts sur le sujet. De même, le gouvernement a chargé l’historienne Tanja Rietmann d’étudier cette page de notre passé. Elle s’est d’ailleurs appuyée sur ses travaux pour concevoir cette exposition édifiante.


