
L’œuvre originale, un concept dépassé?
Dans le monde de l’art, les copies n’ont pas bonne presse. Les simulations quasi parfaites qu’offre le numérique peuvent-elles changer la donne? C’est la question que pose une exposition à l’EPFL de Lausanne.
L’exposition Deep Fakes – Art and Its Double tient sa promesse avec brio. Les «deep fakes» sont ces simulations générées par ordinateur, si parfaites qu’il n’est plus possible de les reconnaître comme telles. Les clips vidéo manipulateurs, qui contribuent même de plus en plus à fausser les élections, en sont un exemple bien connu. De même, les chatbots ou les mails de phishing de plus en plus subtils, imaginés pour nous piéger, font partie de l’éventail des manœuvres trompeuses utilisées quotidiennement. Elles sont de plus en plus abouties, en raison notamment des progrès de l’intelligence artificielle (IA) et de ses algorithmes, qui analysent en un éclair notre comportement et y réagissent en conséquence.
Nouvelles formes de conservation et de transmission
L’exemple le plus emblématique est une réplique numérique navigable de Notre-Dame qui avait été conçue en 2014 pour un jeu vidéo. Malgré sa perfection, cette simulation d’expérience spatiale réelle dans une cathédrale gothique atteint vite ses limites. Et tous ceux ayant visité Notre-Dame préfèreront sans doute avec nostalgie l’original à sa pâle copie. On aurait toutefois tort de mépriser de telles répliques après l’incendie dévastateur de la cathédrale parisienne. Elles permettent en tout cas d’appréhender des bâtiments réels détruits ou inaccessibles bien mieux que les traditionnels films et photographies.
Copies et rayonnement culturel
On peut y voir une forme d’impérialisme culturel. Mais ce modèle de transmission et d’échange culturel refait surface aujourd’hui dans d’autres contextes, par exemple, avec la question du retour d’œuvres d’art des anciennes puissances coloniales depuis les musées européens vers les pays d’origine (le plus souvent africains).
Ce n’est pas tout: le tourisme de masse représente lui aussi un danger pour l’art relevant du patrimoine culturel de l’humanité. Ainsi, les célèbres grottes de Mogao (Dunhuang, Chine) peintes par des moines bouddhistes sont fermées au public au même titre que celles de Lascaux, alors qu’à Lausanne, une tablette permet d’explorer, en réalité augmentée, une version d’une telle grotte en immersion grandeur nature. On doit cette reconstitution au duo d’artistes formé par Jeffrey Shaw et Sarah Kenderdine (également conservatrice de l’exposition dans son ensemble) et la richesse des détails ne peut laisser personne indifférent. Sans compter que le bilan écologique est bien meilleur qu’un vol vers la Chine, que l’actuelle pandémie rend de toute façon difficile.
Publicité pour l’original
Mais les reconstitutions de ce type ne sont pas dénuées d’aspects problématiques, comme le relève une discussion avec l’archéologue syrien Hasan Ali. Ce dernier confirme l’impression laissée par la réplique de Notre-Dame, à savoir que lorsqu’on connaît l’original, la copie attise plutôt le regret de la perte.
L’histoire culturelle des derniers siècles et celle du tourisme culturel qui lui est associé attestent, en outre, que les reproductions et les copies stimulent l’envie de contempler l’œuvre originale. À partir du moment où l’on voit une copie de la Joconde, on veut absolument admirer l’original. Et on se garde bien de reconnaître qu’on ne la voit pas mieux au Louvre qu’en reproduction.
Mais les simulations, lorsqu’elles sont particulièrement raffinées, peuvent aussi avoir un but idéologique. C’est ce que montre actuellement un projet 3D chinois particulièrement complexe qui cherche à reconstituer les rituels confucianistes du tir à l’arc, avec l’idée, entre autres, de ressusciter ponctuellement l’histoire que la révolution culturelle maoïste a cherché à effacer. La simulation est ici au service de la production d’une identité nationale idéale.
Créer à partir de données
La sculpture de Christian Mio Loclair intitulée Helin repose quant à elle sur le «big data» ou mégadonnées. À partir d’un jeu de données constitué de 120 000 scans de sculptures historiques, il a fraisé dans la pierre une sorte de «métasculpture» censée représenter une sorte de quintessence de ce que l’humain exprime à travers l’art de la sculpture. L’idée est séduisante. Le résultat, en revanche, est un peu ennuyeux – moyen, finalement.
The Next Rembrandt, signé Wunderman Thompson, est autrement plus intrigant. Il s’agit d’un tout nouvel autoportrait de Rembrandt, réalisé par traitement de 300 œuvres représentant l’artiste hollandais. Dévoilé en 2016, il avait déclenché un tourbillon médiatique. Son objectif avait donc été atteint puisqu’il faisait partie de la campagne publicitaire d’une banque. Si l’on considère les «chefs d’œuvre» inconnus de grands maîtres qui émergent régulièrement sur le marché de l’art, il faut garder en mémoire que le «big data», quand on le manipule, se prête parfaitement aux tromperies de toutes sortes.


