Leopold Wölfling devient citoyen de Regensdorf en 1908. Portrait, 1930.
Leopold Wölfling devient citoyen de Regensdorf en 1908. Portrait, 1930. Keystone / United Archives / TopFoto

Regens­dorf contre l’archiduc

L’ancien archiduc Léopold est toujours citoyen de Regensdorf, mais un litige l’oppose à la commune pendant des années. De son côté, Louise se remarie avant de s’enfuir à nouveau en Suisse dans un contexte de disputes conjugales.

Michael van Orsouw

Michael van Orsouw

Michael van Orsouw est docteur en histoire, poète et écrivain. Il publie régulièrement des ouvrages historiques.

Louise a quitté le château de Wartegg sur le Rorschacherberg pour s’installer à Florence. Après plusieurs aventures galantes, elle tombe amoureuse d’un jeune musicien et compositeur, Enrico Toselli. Celui-ci, de 12 ans son cadet, est âgé d’à peine 23 ans: originaire de Florence, il a de belles boucles brunes, une moustache soigneusement frisée et des vêtements raffinés.
Artiste et élégant, le compositeur Enrico Toselli conquiert le cœur de Louise. Portrait, vers 1910.
Artiste et élégant, le compositeur Enrico Toselli conquiert le cœur de Louise. Portrait, vers 1910. Wikimedia
Toselli est un artiste précoce; dès son plus jeune âge, il est considéré comme un pianiste prodige et à 17 ans, il compose la sérénade op. 6.1, plus connue dans l’histoire de la musique de café sous le nom de «sérénade Toselli». Louise s’entiche de lui: «Mon amour est profond et immuable, ma foi en toi forte et inébranlable.» En Saxe, la cour de son ex-mari se déchaîne, et son frère Léopold lui-même s’oppose à cette relation: il se dit «sans voix face à cette affaire scandaleuse», lit-on dans le Wiener Tagblatt.
La sérénade de Toselli. YouTube
Mais la résistance est vaine, Louise et Enrico veulent se marier. Munis d’une dispense spéciale («special licence»), ils se rendent à Londres où l’Église catholique n’a aucune influence. Ils se marient devant l’état civil de Henrietta Street, dans le quartier londonien de Covent Garden. Pour les Italiens traditionnels, qui ne conçoivent pas le mariage autrement qu’en grande pompe, avec des orgues puissantes, la parentèle au grand complet, des cadeaux précieux, un banquet somptueux, de la danse et de la musique, cette cérémonie est une véritable tragédie.
Louise épouse le musicien Enrico Toselli en secret à Londres. Illustration tirée de Das interessante Blatt, 3 octobre 1907.
Louise épouse le musicien Enrico Toselli en secret à Londres. Illustration tirée de Das interessante Blatt, 3 octobre 1907. Das interessante Blatt
Toselli lui-même le qualifie de «mascarade», lui qui ne parle pas anglais et ne comprend pas un mot de ce que dit l’officier d’état civil: «Je répétais les phrases comme un perroquet et cela semble avoir produit un effet si comique sur les personnes présentes que même l’officier d’état civil n’a pas pu s’empêcher de rire.» Néanmoins, le mariage est légal, et Louise et Enrico quittent le bureau d’état civil mari et femme.
Les heureux époux: Louise et Enrico Toselli.
Les heureux époux: Louise et Enrico Toselli. Wikimedia
Léopold ne reste pas muet et encore moins inactif lorsqu’il s’agit de ses propres «affaires relationnelles». Le frère de Louise a abandonné sa deuxième femme, Maria Magdalena Ritter, en 1912. Lors d’une cure en Hesse, cette dernière a trouvé dans sa chambre d’hôtel un bref télégramme de son époux l’informant sans émoi de son départ soudain: «Je ne reviendrai pas, aucune raison de s’inquiéter, plus d’informations par F...». «F», c’est l’avocat de confiance de Léopold, Emil Frischauer, qui doit s’occuper des aspects juridiques de la séparation. Cette rupture cavalière se retrouve dans les journaux, qui se font une joie d’étaler les détails croustillants de cette rupture abrupte.

Une nouvelle femme issue de la prostitution…

L’histoire ne s’arrête pas là. Léopold se présente à la police des mœurs de Munich. Il est en effet à nouveau tombé amoureux d’une prostituée. Ele s’appelle Maria Schweikhardt, et Wölfling, désireux de s’occuper d’elle, veut l’«exempter de la surveillance de la police des mœurs». Une fois de plus, Wölfling pense devoir sauver et libérer une femme de la prostitution. Toujours citoyen de Regensdorf, Léopold séjourne à nouveau en Suisse. Mais il ne respecte plus les vieux accords. On se souvient que lors de sa naturalisation en 1908, il avait promis de verser 600 francs par mois à la commune. Depuis 1913, il ne veut plus rien savoir.
Photo aérienne de Regensdorf, vers 1930.
Photo aérienne de Regensdorf, vers 1930. ETH Bibliothek Zurich
La commune de Regensdorf porte donc plainte contre lui, mais devant un tribunal munichois, ce qui, du fait de la guerre, complique l’affaire et demande beaucoup de patience. Toutefois, curieusement, à cette époque – nous sommes en 1916 – Wölfling n’habite pas qu’à Berlin, mais aussi occasionnellement à Zurich, dans une villa à façade de briques située Stapferstrasse 21, près de l’église d’Oberstrass. Les avocats de la commune de Regensdorf passent alors à la vitesse supérieure: ils demandent la saisie de tous les biens de Wölfling! L’ancien archiduc dispose cependant de peu de moyens financiers mobilisables: selon le procès-verbal de saisie, il ne lui reste que 930 reichsmarks en liquide. En février 1917, après deux ans de négociation, le tribunal de Munich parvient tout de même à un jugement: Wölfling doit payer les dettes qu’il a accumulées et prendre en charge les frais de justice. La suite de l’affaire n’est malheureusement pas connue. Mais Wölfling reste citoyen de Regensdorf jusqu’à la fin de sa vie mouvementée en 1935.
La situation financière de Léopold Wölfling se dégrade. Il s’essaie au métier d’agent d’assurance, de comédien et même d’épicier. Loin de faire fortune, il est en outre la risée de la société.
La situation financière de Léopold Wölfling se dégrade. Il s’essaie au métier d’agent d’assurance, de comédien et même d’épicier. Loin de faire fortune, il est en outre la risée de la société. Anno
Louise va elle aussi de malheur en malheur. Après une énième dispute avec son mari Toselli, elle fuit sans s’arrêter pendant 42 heures d’affilée: elle quitte précipitamment l’Italie, comme un animal traqué, et se réfugie en Suisse, pays si libéral, à l’hôtel Palace de Montreux. Elle s’y cache avec son jeune fils Emanuele Filiberto et deux domestiques, «pour se mettre à l’abri de Toselli», dit-elle. Car son mari aurait pris du bon temps avec les bonnes de Louise. Louise contacte une vieille connaissance, l’avocat genevois et ex-conseiller fédéral Adrien Lachenal, qui les avait déjà conseillés, elle et son frère, après leur fuite en 1902. Avec lui, elle évoque notamment l’obtention de la nationalité suisse, que son frère Léopold a déjà. Mais comme le lui explique Lachenal, elle ne peut y prétendre, car elle ne vit pas en Suisse. En revanche, il peut lancer sans délai la procédure de divorce.
Adrien Lachenal, avocat et ex-conseiller fédéral de Genève: il a été le conseiller juridique de Louise et Léopold en Suisse.
Adrien Lachenal, avocat et ex-conseiller fédéral de Genève: il a été le conseiller juridique de Louise et Léopold en Suisse. notrehistoire.ch / Bibliothèque de Genève
Parallèlement, Louise écrit à une de ses amies de Rome pour la prier d’aller trouver l’émissaire suisse Giovanni Battista Pioda II. Elle craint en effet que son mari, impulsif, ne demande son expulsion de Suisse. Pioda se montre compréhensif et promet une protection: le gouvernement suisse s’opposera à une éventuelle expulsion. Une promesse qui suscite un commentaire critique dans le Deutsches Volksblatt: «La Suisse est un lieu de séjour apprécié par les personnes de passage de toutes sortes, bien des affaires ont été initiées depuis ce pays.» Enrico Toselli, le mari abandonné, refuse d’en rester là. Il mène son enquête et finit par retrouver Louise à Montreux. Il se précipite immédiatement dans sa suite de quatre pièces, au cinquième étage du Palace. Et l’inattendu se produit une fois de plus: Enrico et Louise ont une explication et se réconcilient. Le lendemain, Maître Lachenal doit démentir devant la presse toute intention de divorce chez sa cliente.
Louise et Enrico entretiennent une relation tumultueuse.
Louise et Enrico entretiennent une relation tumultueuse. Wikimedia
Comprenne qui pourra! Le Neues Wiener Journal qualifie à juste titre Louise de «nomade du sentiment», notant que son «agitation intérieure est plus forte qu’elle. Le grondement de son cœur malade a malheureusement souvent couvert la voix de la raison.» Sa vie se poursuit ainsi, au gré de son étonnante «agitation intérieure», jusqu’en 1947, année où elle meurt en Belgique, pauvre et isolée.
Louise a passé les dernières décennies de sa vie en Belgique, pauvre et isolée.
Louise a passé les dernières décennies de sa vie en Belgique, pauvre et isolée. Bibliothèque du Land de Saxe, Dresde

Louise et Léopold

En 1902, la princesse héritière Louise et l’archiduc Léopold d’Autriche-Toscane se réfugient en Suisse. Le frère et la sœur veulent échapper au carcan de la famille Habsbourg. Ils y parviennent, mais mènent ensuite une existence de bourgeois ordinaires émaillée de scandales, avant de mourir dans la pauvreté et la solitude. 1re partie: Fuite vers la suisse 2e partie: Le scandale est rendu public 3e partie: L’archiduc devient suisse 4e partie: Léopold et les femmes 5e partie: Regensdorf contre l’archiduc Dans son livre intitulé Luise und Leopold, paru aux éditions Hier und Jetzt, Michael van Orsouw relate en détail les aventures des deux acolytes.

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