
Et maintenant adieu!
Les contacts entre Rudolf Heer à San Francisco et sa famille dans le canton de Glaris s’interrompirent en 1872, comme s’il avait voulu tirer un trait définitif sur son ancienne vie.
«Le 21 octobre à 8 heures du matin, il y a eu ici un effroyable tremblement de terre, tout le monde a bondi hors de sa maison pour prendre la fuite, mais beaucoup ont été écrasés dans la rue par les maisons qui s’effondraient ou par les cheminées qui tombaient. Beaucoup n’en sont pas ressortis, dans les rues de la ville, c’est là que c’était le plus dangereux, une quantité de maisons se sont effondrées dans toutes les rues. Dans certains endroits, le sol s’est soulevé de plusieurs dizaines de centimètres, à d’autres endroits, le sol s’est beaucoup affaissé.»
La famille Heer était aux premières loges lors de ce terrible séisme évalué à 7 sur l’échelle de Richter. De nombreuses personnes, craignant de nouvelles secousses, s’enfuirent vers l’intérieur des terres. Les dégâts furent considérables, mais générèrent beaucoup d’emplois, ce dont Rudolf, qui s’appelait désormais Rudolph, bénéficia: il trouva enfin un travail et un revenu pour subvenir à ses besoins et ceux de sa femme et de leurs deux filles.


«En ce qui concerne ma famille et moi, jusqu’à présent, on est satisfait et on vit plus heureux que dans l’ancien pays.»
Le Glaronais avait de grands projets: il voulait obtenir la citoyenneté américaine et acheter un terrain. Le «Homestaed Act» de 1862 permettait en effet à toute personne de plus de 21 ans de circonscrire environ 64 hectares de terrain inoccupé pour les exploiter, et d’en devenir propriétaire au bout de cinq années. Mais il fallait pour cela être américain ou en bonne voie d’obtenir la citoyenneté.


Grâce à plusieurs inscriptions dans le «Langley’s San Francisco Directory», un annuaire et registre de professionnels, Rudolph Heer put remettre sa vie professionnelle sur la bonne voie. Internet Archive
«La petite Maria est malade depuis déjà 3 semaines, elle a une pleurésie, elle a été très malade, au point qu’on n’avait plus aucun espoir de la sauver, mais maintenant elle se rétablit. Quand on va chez le docteur, cela coûte 3 dollars, quand le docteur doit venir à la maison, la visite coûte 5 dollars, et puis on a l’ordonnance à la pharmacie où il faut encore payer. Voilà pourquoi on fait parfois la queue très longtemps pour aller voir le docteur.»
Pas un mot sur l’inquiétude causée par l’état de l’enfant. Il semble que Rudolph Heer ne s’en sortait pas financièrement. Était-il malgré tout «plus heureux que dans l’ancien pays»? On peut raisonnablement en douter. Il abandonna même son projet de terrain quelques années plus tard.
«J’ai de nouveau mis de côté pour un temps mon projet de m’installer à la campagne et ici je me sens parfaitement bien et jusqu’ici satisfait.»
Lettres du Nouveau Monde
Rudolf Heer émigra de Glaris en Amérique au XIXe siècle. Entre 1868 et 1872, il envoya environ cinq lettres vers son pays d’origine. Elles se trouvent aujourd’hui avec d’autres documents dans les archives de la famille Heer. Cet article a été rédigé sur la base de ces lettres et des recherches de Fred Heer, un descendant de la famille Heer de Glaris.
«Ce serait pourtant la meilleure chose qui puisse arriver aux jeunes garçons que de partir en Amérique faire un apprentissage parce qu’ici on est tous obligé d’apprendre et on apprend aussi à connaître le monde et les hommes, ce qui n’est pas le cas hors d’ici.»
Par «hors d’ici», il veut dire l’ancien pays, en l’occurrence le canton de Glaris. En Amérique, selon lui, tout est mieux qu’en Suisse. Les ouvriers gagnent mieux leur vie et sont également traités avec plus de respect:
«Ici, l’ouvrier est plus considéré qu’hors d’ici et il est payé comme il se doit pour son travail et on n’enlève pas son chapeau devant aucun patron ou millionnaire, mais le samedi soir on va au bureau avec son chapeau sur la tête pour toucher l’argent qu’on a gagné la semaine.»
«Mais j’écris à mon frère Samuel qu’il ne doit pas venir en Amérique parce qu’après quelques années ici, on ne peut plus se faire aux usages de dehors, on ne s’y plaît plus.»
Voulait-il l’empêcher de constater la réalité de sa situation? On est tenté de le croire, car il s’agit là de la dernière lettre envoyée à sa mère. Il ne donna ensuite plus aucune nouvelle, même s’il vécut encore dix ans, ne mourant qu’en 1882.
«Saluez David Stüssi et Elsbeth, mon frère Samuel et tous mes frères et sœurs, mon beau-frère Jenni et ceux de Liestal. Vivez joyeux et en bonne santé après tout on ne vit qu’une fois. Votre fils qui vous aime et vous salue avec toute sa famille, Rudolf.»
Mais en juin 1872, le ton était tout autre:
«Et maintenant adieu! Votre fils Rudolf qui vous aime et vous salue avec sa famille.»
Peut-être les liens avec sa mère rappelaient-ils à Rudolf son échec en Glaris. Peut-être avait-il honte de sa situation financière. Peut-être ne voulait-il pas que sa famille sache que la vie en Californie était plus difficile que «dehors». Mais peut-être aussi était-il tout simplement temps pour lui d’opérer une rupture nette pour entamer une vie véritablement nouvelle dans sa patrie d’adoption.


