
L’affaire Jetzer, un scandale bernois
Tromperie, trahison, torture et trépas sur le bûcher: l’affaire Jetzer, qui défraya la chronique à Berne, aurait de quoi inspirer un polar. Au cœur de l’intrigue, un jeune compagnon tailleur témoin de mystérieuses apparitions spirituelles en 1507. Des manifestations qui se révélèrent bien charnelles.
Cet esprit lui avait révélé y côtoyer de nombreux franciscains, contraints à faire pénitence en raison de leur adhésion à la doctrine de l’Immaculée Conception. Ce faisant, l’ancien prieur mit le doigt sur l’un des grands problèmes théologiques de l’époque. Les Dominicains, qui partaient du principe que Marie avait été conçue dans le péché originel (conception par conséquent «maculée»), seraient alors sur la «bonne» voie.
La manœuvre avait donc déjà échoué à la mi-avril, et l’issue n’aurait pas été fatale aux responsables du couvent s’ils en étaient restés là. Au lieu de cela, ceux-ci tentèrent plusieurs fois d’empoisonner Hans Jetzer, dont le témoignage représentait un péril mortel. Au début du mois de mai, le sous-prieur imprima au convers les quatre stigmates restants. Ce dernier se mit ensuite à se livrer chaque midi, sous l’influence d’un breuvage que ses supérieurs lui faisaient boire, à un étrange jeu de la Passion auquel tout Berne assistait.
Fin juillet, les stigmates de Hans Jetzer disparurent du jour au lendemain, un phénomène probablement lié à l’annonce par l’évêque de Lausanne de son intention de les faire examiner par un médecin. L’hostie sanglante, qui fut encore exposée à la vénération lors de la fête patronale de l’église des Dominicains le 29 juillet 1507, devint alors elle aussi une source d’embarras. Une hostie ne pouvant pas simplement être jetée, les supérieurs du couvent tentèrent de forcer Hans Jetzer à l’avaler. Le malheureux ne s’étant pas laissé faire et ayant fini par vomir l’hostie sur une chaise, laissant une traînée rougeâtre, ils essayèrent de brûler ladite chaise dans un four. Le four et toute la pièce semblèrent alors exploser, ce que même les persécuteurs interprétèrent comme un miracle.
L’heure des procès
Les dominicains étant membres d’un ordre exempté de la juridiction de l’évêque, un procès extraordinaire dut être organisé durant l’été 1508 à Berne avec l’approbation du pape, qui désigna comme juges les évêques de Lausanne et de Sion, Aymon de Montfalcon et Mathieu Schiner, ainsi que Peter Sieber, supérieur de la province dominicaine de Haute-Allemagne. Ce dernier tenta d’empêcher aussi longtemps que possible que ses frères soient torturés et, lorsque la décision fut malgré tout prise de leur infliger des supplices, se retira du procès. Le tribunal fit d’abord torturer les maillons les plus faibles de la chaîne, à savoir l’économe et le sous-prieur, puis se servit de leurs aveux pour confondre le prieur et le lecteur. Bien que la méfiance soit généralement de mise envers les aveux obtenus sous la torture, un récit cohérent finit par se dégager des témoignages des cinq accusés (Jetzer y compris), détenus séparément depuis février 1508.
Toujours est-il qu’aucun jugement ne fut rendu à la fin du grand procès, faute d’accord entre les évêques de Lausanne et de Sion: Aymon de Montfalcon plaida pour l’internement à vie des moines, et Mathieu Schiner pour leur mort sur le bûcher. Ce dernier obtint le soutien des autorités de la ville de Berne, qui avait été choisie par les Dominicains pour sa stupidité et blâmée pour sa malhonnêteté en matière de pensions. On retrouve ici un reliquat de la polémique qui entoura la guerre de Souabe: ainsi, depuis l’alliance des villes confédérées avec les cantons campagnards, l’insulte «(dummen) Kuhschweizer» (que l’on pourrait traduire par «(stupides) gardiens de vaches») lancée par les Souabes logeait villes et campagnes à la même enseigne.
Le grand procès n’ayant pas produit de verdict, l’autorisation d’instruire un procès de révision dut être sollicitée auprès du pape. Lors de ce procès organisé en mai 1509 à Berne, le tribunal fut de nouveau présidé par les évêques de Lausanne et Sion, cette fois rejoints par l’évêque de Città di Castello, l’Italien Achille de Grassis, dont le dentier en ivoire fit sensation dans les rues de Berne. Le 23 mai, les dominicains furent défroqués sur une estrade montée dans la Kreuzgasse, puis remis au bras séculier. Les chefs d’accusation retenus furent l’hérésie, le sacrilège, l’empoisonnement, l’idolâtrie (profanation d’hostie) et la pratique de la magie noire. Des actes dans lesquels Hans Jetzer n’était nullement impliqué. Vers la fin mai, le tribunal séculier (sans doute le Petit Conseil) rendit son verdict: les supérieurs du couvent furent condamnés à mort et exécutés le 31 mai.
La question de la culpabilité
L’étude approfondie de cette affaire ne peut qu’alimenter le doute quant à la responsabilité unilatérale de Hans Jetzer, qui fut le seul dans toute l’histoire et l’historiographie de cet épisode rocambolesque dont personne ne défendit les intérêts. De même, le niveau intellectuel relativement élevé de l’affaire tend à exclure le jeune moine de ces machinations, qu’il n’aurait su ourdir. Mais surtout, la source d’inspiration de l’affaire Jetzer a depuis été identifiée: il s’agit des écrits de Bernardin de Bustis, que Hans Jetzer n’avait certainement pas lus.
Dans son livre (en allemand) Warum Maria blutige Tränen weinte. Der Jetzerhandel und die Jetzerprozesse in Bern (1507-1509), l’historienne Kathrin Utz Tremp retrace en détails l’affaire Jetzer et ses procès. Cet ouvrage est paru en 2022 aux éditions Harrassowitz, dans la série Monumenta Germaniae Historica.


