
L’odyssée des combattants grecs de la liberté
1823: près de 160 insurgés grecs débarquent en Suisse. Vaincus et persécutés par les Ottomans, il ont fui à pied, traversant Odessa, la Bessarabie, la Pologne puis les États allemands avant d’atteindre la frontière à Schaffhouse.
La société secrète «Filiki Eteria» à l’initiative d’un soulèvement
Alexandros Ypsilantis réunit autour de lui près de 500 volontaires grecs surnommés les «Hieros Lachos» («Troupe sacrée»), avec lesquels il prépara le violent soulèvement. Ypsilantis choisit de faire éclater l’insurrection dans l’une des principautés roumaines du Danube, la Moldavie, sous domination ottomane, qui, à l’instar de la Valachie voisine, était démilitarisée depuis 1812. Le Prout, un affluent du Danube, constituait depuis lors la frontière entre l’Empire ottoman et l’Empire russe.
Défaite écrasante et fuite à Odessa
Alors que les combattants grecs étaient bloqués à Odessa et que de nouveaux compatriotes fuyant l’Empire ottoman ne cessaient de les rejoindre, d’autres soulèvements éclatèrent dans le Péloponnèse et les îles grecques. La plupart des batailles se soldèrent de manière désastreuse pour les Grecs comme pour la population civile. Le massacre de civils par les troupes ottomanes sur l’île de Chios au printemps 1822 influença considérablement l’opinion publique internationale en faveur des Grecs et favorisa l’expansion du philhellénisme (mouvement exalté de soutien à l’indépendance grecque) qui s’était développé en Europe depuis la fin du XVIIIe siècle et qui prenait désormais des dimensions politiques et sociales.
En marche d’Odessa jusqu’à la Suisse
À peine arrivés, les Grecs déchantèrent: tous les pays voisins, à l’exception des États allemands leur avaient fermé leurs frontières, notamment la France. Alors que des négociations diplomatiques avec cette dernière visaient à obtenir une autorisation de passage pour les Grecs, l’association philhellène de Suisse centrale coordonna l’hébergement et le ravitaillement des hommes avec le soutien des associations régionales, des comités locaux et des bénévoles. Des collectes permirent de récolter de l’argent, des denrées alimentaires et des vêtements. Les milieux ecclésiastiques et la presse suisse, majoritairement favorable aux Grecs et à leur quête de liberté, apportèrent également leur contribution au soutien des réfugiés.
Les philhellènes de Zofingue, en particulier le médecin et lieutenant-colonel Johann Jakob Suter (1757-1831), ainsi que l’association des femmes de Zofingue s’occupèrent de l’accueil des hommes, qui furent «pris en charge par les locaux de manière philanthropique et chrétienne en ce qui concerne le logement, la nourriture et la boisson». Leur logement se trouvait au centre de la ville, dans un bâtiment appartenant à la corporation des tireurs.
Les Grecs semblent donc avoir été très doués pour l’artisanat. Ils sculptèrent notamment deux navires de guerre en bois, qui furent conservés jusqu’à ce jour. Le plus grand modèle est une frégate de guerre grecque à trois voiles et 32 canons qu’ils baptisèrent «Eleftheria» («Liberté»). Le plus petit modèle, un deux-mâts, fut quant à lui baptisé «Argos». Les réfugiés offrirent leur deux œuvres à Johann Jakob Suter et à la ville de Zofingue pour les remercier de leur hospitalité. Celles-ci devinrent ensuite la propriété du musée de Zofingue, fondé en 1899, où elles font désormais partie d’une collection permanente.
Le voyage les mena d’abord à Genève via Berne, où 160 «Grecs suisses» désireux de rentrer entamèrent une marche commune vers Lyon pour rejoindre Marseille. De là, 158 d’entre eux prirent la mer à bord de trois bateaux direction leur patrie. Deux réfugiés restèrent apparemment de leur plein gré ou décédèrent avant le départ. Le 5 juillet, 39 hommes partirent pour Hydra, où ils arrivèrent trois semaines plus tard. 78 hommes prirent la mer le 11 septembre et 41 autres le 23 novembre 1823. Après leur odyssée à travers la moitié de l’Europe centrale, la plupart des rapatriés rejoignirent les nombreux combats dans le pays et beaucoup y perdirent la vie.
Intervention des grandes puissances et libération
Et qu’en était-il d’Alexandros Ypsilantis? Le phanariote ne vit jamais la libération de la Grèce. Libéré fin 1827 de sa captivité dans la forteresse de Terezin en raison de la progression de sa maladie, il mourut en janvier 1828 dans la pension viennoise «Zur goldenen Birne» alors qu’il n’avait que 35 ans.


