
Entre liberté individuelle et intérêt général
Les libéraux contribuèrent à la création de la démocratie suisse. Dans ce contexte, ils durent surmonter des divergences internes.
La voie de la démocratie
En Suisse, citoyennes et citoyens ont façonné la démocratie au cours des 200 dernières années pour en faire un modèle unique au monde. Partie intégrante de la culture politique, la démocratie directe est le socle de la réussite économique du pays.
Trois mouvements politiques contribuèrent résolument à l’émergence de ce système: les catholiques-conservateurs, les libéraux et les présocialistes. Leur importance est mise en relief dans une mini-série d’articles.
Trois mouvements politiques contribuèrent résolument à l’émergence de ce système: les catholiques-conservateurs, les libéraux et les présocialistes. Leur importance est mise en relief dans une mini-série d’articles.
La grande famille libérale-radicale et ses rapports à la démocratie directe
Le «libéralisme suisse», premier de ces trois courants de pensée, trouve ses origines dans la République helvétique ainsi que dans la doctrine concernant l’État et la société de Benjamin Constant (1767-1830). L’idéologie du penseur lausannois étant particulièrement ancrée en Suisse romande, son enseignement fut développé par des personnalités comme Alexandre Vinet, Charles Secrétan ou encore Philippe Bridel. Comme John Locke (1632-1704), Benjamin Constant était convaincu que le peuple ne pouvait s’impliquer sur le plan politique qu’au travers d’une représentation populaire. Il soutenait l’idée d’une démocratie représentative avec suffrage censitaire et rejetait explicitement la démocratie directe. Se démarquant clairement de la position de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), Constant définit une conception individualiste de la liberté, limitée à une classe supérieure restreinte.
Deuxième courant de pensée, le «radicalisme suisse» ne développa certes pas de théorie politique homogène, mais prônait le droit naturel moderne. Revendiquant l’unité nationale avant tout, les radicaux préconisaient une transformation révolutionnaire de la Suisse, jouant un rôle clé dans la guerre du Sonderbund (1847) et la création de l’État fédéral qui s’ensuivit. Un des précurseurs du mouvement radical suisse est Ignaz Paul Vital Troxler (1780–1866). Si ses positions conservatrices en matière de valeurs et de religion lui valaient une position floue sur l’échiquier politique, ce Lucernois s’engagea en faveur d’un régime démocratique, et contribua résolument à l’émergence de l’État fédéral moderne en sa qualité de politicien et de pédagogue.
La revendication d’un contrôle populaire direct renforcé, à savoir le basculement du système existant vers une démocratie «pure», donna naissance au troisième courant de pensée, le «mouvement démocratique» des années 1860. Cette doctrine adopta le principe de la démocratie directe et promut l’idéal d’une démocratie sociale, notamment dans les cantons du nord-ouest et de l’est du pays. Elle s’opposait ainsi à la bourgeoisie établie, représentée par les libéraux (comprenant notamment le «système Escher» à Zurich). Dans ce contexte, la transition vers le «présocialisme» paraît évidente.
Karl Bürkli (1823–1901), en particulier, amorça cette tendance en soutenant le mouvement coopératif et en exprimant diverses revendications politico-économiques. Mais le mouvement démocratique s’inspira aussi des conservateurs, puisqu’il aspirait à un régime que les conservateurs catholiques étaient déjà parvenus à instaurer dans certains cantons avant 1848 en introduisant le veto législatif ou le référendum. Le mouvement démocrate entendait remédier aux clivages caractérisant la société industrielle en remplaçant la démocratie représentative par une démocratie directe, système qu’il jugeait fédérateur.
Et de nos jours?
En ce qui concerne le fédéralisme, la majorité des libéraux a toutefois longtemps soutenu le modèle helvétique de structures centralisées. Il fallut attendre la résistance des conservateurs catholiques et la guerre du Sonderbund pour que les différentes parties s’accordent, en 1848, sur la création d’un État fédéral à titre de compromis.


