
Privilégier l’action à l’idéologie
C’est aussi grâce aux socialistes que la démocratie directe put s’épanouir en Suisse. Pour y parvenir, ils durent suivre leur propre voie, la voie suisse.
La voie de la démocratie
En Suisse, citoyennes et citoyens ont façonné la démocratie au cours des 200 dernières années pour en faire un modèle unique au monde. Partie intégrante de la culture politique, la démocratie directe est le socle de la réussite économique du pays.
Trois mouvements politiques contribuèrent résolument à l’émergence de ce système: les catholiques-conservateurs, les libéraux et les présocialistes. Leur importance est mise en relief dans une mini-série d’articles.
Trois mouvements politiques contribuèrent résolument à l’émergence de ce système: les catholiques-conservateurs, les libéraux et les présocialistes. Leur importance est mise en relief dans une mini-série d’articles.
Outre le fédéralisme et la démocratie directe, les présocialistes favorisèrent également le mouvement coopératif, inspiré du principe correspondant dans l’Ancien Régime français. Ils créèrent ainsi une base solide pour associer les instruments politiques de la démocratie directe à la notion de coopérative, et renforcer la culture démocratique en Suisse. Plusieurs approches théoriques présocialistes jouèrent un rôle important à cet égard.
Le seul présocialiste de premier plan à avoir œuvré un certain temps en Suisse fut le compagnon tailleur allemand Wilhelm Weitling (1808–1871). Son «Évangile du pauvre pécheur», associant doctrine communiste et Nouveau Testament, fut ainsi imprimé et diffusé à Berne à partir de 1845. Souhaitant adopter d’autres approches pour appliquer le communisme à la politique, Weitling se brouilla avec Karl Marx (1818–1883) et Friedrich Engels (1820–1895) en 1846. Il fut l’un des premiers socialistes à exhorter les travailleurs à se mobiliser afin de lutter pour une société plus juste.
Contrairement à ce qu’affirma Marx, le mouvement présocialiste de la première moitié du XIXe siècle s’avéra déterminant pour l’émergence de la doctrine marxiste. L’historiographie marxiste et une partie de l’historiographie occidentale reprirent toutefois les déclarations diffamatoires de Marx, selon lequel les présocialistes ne seraient que des «petits bourgeois» qui défendent un système «utopique», et Marx et Engels les seuls créateurs d’un «socialisme scientifique».
La Société du Grutli et le mouvement démocratique
Première organisation pérenne du mouvement ouvrier suisse, la Société du Grutli fut fondée en 1838 à Genève en tant qu’association patriotique, et se dota de structures nationales en 1843. Outre la convivialité et l’entraide, la formation était un objectif majeur de ce mouvement de compagnons artisans qui attira un nombre croissant d’ouvriers au fil du temps. La création de caisses communes devait contribuer à la formation initiale et continue des artisans et ouvriers, mais aussi sauvegarder et améliorer leur corps de métier.
Deux présocialistes, le Zurichois Karl Bürkli (1823–1901) et le Bâlois Emil Remigius Frey (1803–1889) soutinrent le mouvement démocratique et veillèrent à ce que la démocratie directe se développe dans leurs cantons respectifs (Bâle-Campagne pour Frey). Ils encouragèrent l’introduction en Suisse du référendum facultatif (1874) et de l’initiative constitutionnelle (1891) au niveau fédéral, contribuant au bout du compte aussi, chacun de leur côté, à un débat international sur les questions de démocratie et d’État de droit. En ce sens, la Suisse ne compta à proprement parler aucune école socialiste «utopique», comme on désigne parfois les présocialistes de nos jours, car les Suisses étaient bien plus portés sur l’action que sur la théorie et l’idéologie.
L’anarchisme en Suisse romande
Outre son approche fondée sur un socialisme coopératif, le fédéralisme inspira à Proudhon son principe de démocratie directe, bien qu’il ne se référa pas explicitement au modèle démocratique suisse, mais plutôt à un système de Conseils teinté d’anarchisme. Proudhon se représentait une base constituée d’organisations politiques prenant la forme de fédérations («fédération de communes») qui rendraient superflues l’autorité et les lois de l’État. Il voulait promouvoir la «fédération progressive» en tant que croisement de la politique et de l’économie en Europe, et faire du monde entier une série de «confédérations». Aux yeux de Proudhon, l’État fédéral suisse était la preuve concrète que son idée de fédération était réalisable.


En 1866, James Guillaume posa la première pierre d’une section locloise en compagnie d’autres militants. Il contribua ensuite au regroupement de différentes sections pour former une «Fédération jurassienne» en 1871. Se considérant à l’origine comme des radicaux et des libres penseurs, les membres de cette fédération se rapprochèrent de plus en plus des courants collectivistes et anarchistes dans les années qui suivirent. Cette évolution fit progresser l’opposition aux idées autoritaires, comme celles défendues par Karl Marx au sein de l’AIT. James Guillaume finit par être exclu de l’AIT en 1872, en même temps que d’autres personnes partageant ses idées. Il rejoignit alors d’autres fédérations nationales pour fonder l’Internationale anti-autoritaire à Saint-Imier, dans le Jura bernois. Celle-ci se fragmenta toutefois rapidement en sections individuelles et ne parvint pas à avoir un impact significatif.
Et de nos jours?
En 1921, l’aile gauche du parti se détacha pour fonder le Parti communiste suisse (PC). Le PS redevint alors un parti plus réformiste, contribuant à la sauvegarde et au développement de la démocratie directe. Objectif qu’il poursuit aujourd’hui encore.


