
Une rupture en toute neutralité
À la fin de la guerre froide, le principe de neutralité perdit de sa pertinence. Le début des années 1990 vit la dislocation du groupe des quatre pays européens neutres, à savoir la Suisse, la Suède, l’Autriche et la Finlande.
Bien sûr, les rapports entre les quatre États neutres d’Europe ne furent jamais particulièrement étroits; ils étaient bien trop différents pour cela. Forte de l’expérience de deux guerres mondiales traversées sans dommage, la Suisse percevait sa neutralité durable et armée pendant la guerre froide comme une condition essentielle de son indépendance, à la fois ciment national et voie royale pour son rôle particulier dans les relations internationales. Dans le même temps, l’économie suisse était totalement intégrée dans le système occidental.
De son côté, la neutralité finlandaise puisait ses racines dans l’accord d’amitié conclu avec son puissant voisin, l’URSS, en 1948, qui avait permis à Helsinki de conserver une liberté d’action relative durant le conflit Est-Ouest. Il n’empêche que l’expression «finlandisation» était généralement considérée comme synonyme de «souveraineté limitée». Quant à la neutralité perpétuelle de l’Autriche, celle-ci avait également été imposée à la jeune république par l’Union soviétique via le Mémorandum de Moscou en 1955 – et ce explicitement sur le modèle de la Suisse. Vienne servit alors de point de comparaison en matière de neutralité pour Berne (non sans un certain sentiment de supériorité de la part de cette dernière), et représenta même un sérieux concurrent de Genève quand il fut question de choisir où siégeraient les organisations internationales.
Nul doute que les gardiens du temple de la neutralité helvétique au sein du Département fédéral des affaires étrangères se félicitèrent que la Suisse soit également perçue par les pays du tiers monde comme «le plus neutre» parmi les États neutres d’Europe. Aux yeux de sa population, seule la Suisse était (et demeure) véritablement neutre, bien que la neutralité restât une notion relativement vague qui, au fil des années, avait toujours été exercée avec une grande souplesse en politique étrangère.
Jusqu’à la chute du mur, la Suisse, l’Autriche, la Suède et la Finlande étaient également étroitement liées sur le plan économique dans le cadre de l’Association européenne de libre-échange (AELE). Avec la chute du «rideau de fer», Vienne tout d’abord, puis Stockholm et Helsinki, cherchèrent à adhérer à l’UE, qui fut un moteur de l’unification économique, mais aussi politique, de toute l’Europe. Le projet d’un Espace économique européen qui couvrirait tant l’AELE que l’UE ne constituait à leurs yeux plus qu’une solution transitoire. Le 6 décembre 1992, un peu plus de deux mois après la rencontre entre États neutres à Berne, la population suisse rejeta par référendum l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen (EEE). Le Conseil fédéral, qui avait déclaré dès octobre 1991 se fixer comme objectif stratégique l’adhésion de la Suisse à l’UE, se heurta de plein fouet à la réalité de la politique d’intégration, tandis que leurs homologues autrichiens, suédois et finlandais menèrent à bien l’adhésion de leurs États à l’Union Européenne jusqu’en 1995 – tout en continuant à affirmer leur neutralité.
Pendant une trentaine d'années, la Suisse, la Suède, la Finlande et l'Autriche n'ont guère eu besoin de s'engager sérieusement dans une association plus étroite que l'initiative de l'OTAN du «Partenariat pour la paix» (dont faisaient également partie la Russie, la Biélorussie et l'Ukraine, par exemple). Leurs conceptions de la neutralité ont végété, chacune à leur manière. Ce n'est qu'avec la guerre d'agression russe contre l'Ukraine que les quatre pays ont dû à nouveau se pencher fondamentalement sur la question de la neutralité. Les réponses divergentes montrent à quel point ils se sont éloignés depuis la séparation.
Recherche collaborative

Le présent texte est le fruit de la collaboration entre le Musée national suisse (MNS) et le centre de recherche consacré aux documents diplomatiques de la Suisse (Dodis). Le MNS recherche dans les archives d’Actualités Suisses Lausanne (ASL) des images en lien avec la politique extérieure et Dodis contextualise ces photographies à l’aide de sources officielles. Les fiches sur l'année 1992 ont été publiées sur la base de données internet Dodis en janvier 2023. Les documents cités dans le texte sont disponibles en ligne.


