
Zone d’ombre dans la cartographie
En 1927, le géologue Albert Heim se querella avec les cartographes du Service topographique suisse. Selon lui, les cartes n’étaient pas représentées sous la bonne lumière. Il exigeait que la source lumineuse éclairant les cartes respecte l’orientation naturelle des rayons du soleil.
Mais les activités d’Albert Heim ne se limitaient pas à la géologie. Dès qu’un sujet lui tenait à cœur, il défendait son point de vue avec une grande ténacité. C’était par exemple un ardent défenseur de la crémation, pratique encore peu courante au XIXe siècle. En effet, le premier crématorium de Suisse n’ouvrit qu’en 1889 à Zurich, au cimetière de Sihlfeld. Par ailleurs, il revendiquait l’égalité des droits pour les femmes et était engagé dans le mouvement d’abstinence qui prônait la cessation de toute consommation d’alcool.
Cela me fait l’effet d’un coup de poignard au cœur: les vignobles et villages situés du côté ensoleillé de la vallée principale du Valais, sur la rive nord du lac Léman, et les pentes ensoleillées et très cultivées du côté nord de la vallée du Rhin antérieur sont plongés dans l’ombre, alors que les pentes boisées des côtés ombragés sont dépeintes sous un soleil brûlant.

Pourquoi est-ce que la plupart des cartes sont éclairées depuis le nord-ouest?
Citons deux explications possibles avancées à la fin des années 1920 dans ce débat. Albert Heim a évoqué la méthode de travail des personnes qui dessinaient et gravaient les cartes sur du cuivre: «Le cartographe qui dessine de la main droite a besoin d’une lumière devant lui venant d’en haut à gauche pour que la main qui dessine ne jette pas d’ombre sur son travail.» Or, étant donné que les dessinateurs et les graveurs devaient souvent tourner la feuille ou la plaque de cuivre dans tous les sens pour travailler correctement, cette explication n’est guère convaincante.
En réaction à la controverse soulevée par Heim en 1929, Eduard Imhof (1895–1986), professeur de cartographie zurichois, affirma que l’éclairage venant de la gauche provenait du fait qu’on écrit de gauche à droite en Europe et que la plupart des gens sont droitiers. C’est la raison pour laquelle l’éclairage des cartes établies au Moyen-Âge et à l’Époque moderne aurait été représenté comme projeté de la gauche vers la droite. Au début, cela n’avait rien à voir avec l’orientation réelle des rayons du soleil: sur les cartes médiévales et modernes, l’est était souvent à gauche et le sud en haut, il n’y avait pas de norme établie. Ce n’est que lorsque l’orientation nord des cartes s’imposa comme une norme au XIXe siècle que l’éclairage projeté depuis le haut à gauche devint de fait un éclairage nord-ouest.
Malgré sa ténacité, Albert Heim se heurta à un mur sur cette question de la lumière. Aujourd’hui encore, la plupart des cartes étrangères, et pas seulement les cartes suisses, sont aussi éclairées depuis le nord-ouest. Finalement, ses arguments n’avaient aucune chance d’aboutir face à des habitudes visuelles établies depuis plusieurs siècles. La continuité est une monnaie d'échange importante en cartographie ; un changement de la direction d'éclairage nord-ouest déjà établie aurait également créé trop de confusion il y a à peine cent ans.
Espace et temps
Cet article avait été publié initialement dans la rubrique «Espace et temps» du site de l’Office fédéral de topographie swisstopo. Des chapitres passionnants de l’histoire cartographique y sont régulièrement présentés.


