Au début de l'industrialisation, le travail des enfants était une pratique courante. Parmi ceux qui s'y opposaient et le combattaient figurait Edmund Nüsperli, l'un des trois premiers inspecteurs fédéraux des fabriques. Illustration de Marco Heer.
Au début de l'industrialisation, le travail des enfants était une pratique courante. Parmi ceux qui s'y opposaient et le combattaient figurait Edmund Nüsperli, l'un des trois premiers inspecteurs fédéraux des fabriques. Illustration de Marco Heer.

L’infatigable inspec­teur des fabriques Nüsperli

Mécanicien, révolutionnaire et fabricant, Edmund Nüsperli parcourt la Suisse à partir de 1878 sur mandat du Conseil fédéral pour faire appliquer la toute nouvelle loi sur les fabriques. Il lutte contre le travail des enfants, les mauvaises conditions de travail et les empoisonnements mortels.

Stefan Keller

Stefan Keller

Stefan Keller est historien et journaliste. Il est notamment l’auteur de l’enquête «Maria Theresia Wilhelm, spurlos verschwunden» parue en 1991.

Quand Edmund Nüsperli décède à l’été 1890, à l’âge de 52 ans, ses collègues écrivent un bel article en sa mémoire: «Il a fait preuve de cœur et de compassion envers tous les opprimés et les affligés», peut-on lire dans le rapport officiel des inspecteurs des fabriques de 1890/91. Avec une infinie patience, il a écouté des plaintes parfois difficiles, et tenté d’aider leurs auteurs à faire valoir leurs droits. Le Grütlianer, bulletin de la Société suisse du Grutli, social-démocrate, note que l’annonce de la mort de Monsieur Nüsperli a suscité «beaucoup d’émotion» dans les milieux ouvriers, tandis que la Neue Zürcher Zeitung écrit: «Nüsperli était une personne d’une grande droiture et ouverture, doublée d’un fonctionnaire loyal et infatigable».
Avec Fridolin Schuler de Mollis, médecin glaronnais, et l’ancien conseiller d’État Wilhelm Klein, de Bâle, Edmund Nüsperli, originaire de La Neuveville, a été l’un des trois premiers inspecteurs fédéraux des fabriques. Le Conseil fédéral les désigne en août 1878, suite à l’adoption l’année précédente par les électeurs de la loi sur les fabriques, à une très courte majorité de 51,5 %. Cette loi interdit le travail des enfants en dessous de 14 ans, limite le temps de travail à 65 heures par semaine – 11 heures en semaine, 10 heures le samedi –, proscrit le travail nocturne et dominical pour les femmes, et empêche les jeunes accouchées d’être employées en usine. Par ailleurs, elle établit le principe de la responsabilité civile des employeurs en cas d’accident au travail.
Pour la première fois, la loi sur les fabriques de 1877 encadre le travail en usine au niveau national et interdit le travail des enfants en dessous de 14 ans.
Pour la première fois, la loi sur les fabriques de 1877 encadre le travail en usine au niveau national et interdit le travail des enfants en dessous de 14 ans. Archives fédérales suisses

Sensibi­li­té à la question sociale

Fils d’instituteur, Edmund Nüsperli grandit dans la région bâloise. Il va à l’école cantonale, suit un apprentissage de mécanicien, travaille à la fabrique de machines Rieter à Winterthour, puis part en compagnonnage en France et en Angleterre. À Londres, il fréquente les milieux socialistes autour de Karl Marx. En 1864, Edmund Nüsperli est l’un des deux Suisses parmi les membres fondateurs de l’Association internationale des travailleurs, entrée dans l’histoire comme la «Première Internationale», et à laquelle se réfère le chant «L’Internationale», entonné aujourd’hui encore dans les meetings de gauche.
En 1865, Nüsperli rentre en Suisse. En 1867, il fonde avec un ingénieur la fabrique de machines Schnider & Nüsperli à La Neuveville. On y fabrique surtout des machines agricoles. Pourquoi Edmund Nüsperli abandonne-t-il ce métier au bout de onze ans pour devenir inspecteur des fabriques? La recherche ne s’est pas intéressée à cette question. Le Conseil fédéral le choisit tout d’abord pour l’arrondissement II, qui comprend la partie francophone de Berne, la Suisse romande et le Tessin. Mais quand Wilhelm Klein, en charge de l’arrondissement III (Berne, Lucerne, Soleure, Aarau, Bâle, Schaffhouse et certaines parties de Suisse orientale) retourne à la politique en 1881, Nüsperli lui succède.
Portrait d’Edmund Nüsperli, non daté.
Portrait d’Edmund Nüsperli, non daté. Zentralbibliothek Zürich
La loi sur les fabriques représente une première ingérence de l’Etat dans la liberté contractuelle. L’abolition du travail des enfants fait perdre aux entreprises leur main-d’œuvre la moins chère, et nombreuses sont aussi les familles ouvrières à déplorer la baisse de revenus qui en résulte. Vue d’Europe, c’est une loi pionnière. Pourtant, sur certains points, sa formulation est très ouverte. Pour son application, le Conseil fédéral prend conseil auprès des trois inspecteurs des fabriques nouvellement nommés, qui commencent par parcourir la Suisse ensemble pendant sept mois pour se faire une idée des conditions de travail et élaborer des normes communes. Ce voyage donne lieu à un rapport. Ensuite, chaque inspecteur part de son côté, en train, en diligence et à pied, et tous les deux ans, la Confédération publie leurs récits.

La loi sur les fabriques, «pernicieuse et socialiste»

En novembre 1880, on parle de la loi sur les fabriques au Grand Conseil du Tessin: un membre se plaint de la «mise à l’écart» de l’autorité cantonale. En effet, l’inspecteur Nüsperli, sans en avoir averti le Grand Conseil, se rend dans toutes les fabriques et en a dénoncé trois pour travail d’enfants. Dans les filatures de soie, en particulier, il est important de former les enfants tôt, avant l’âge de douze ans, indique quelqu’un au Conseil. La loi sur les fabriques est pernicieuse et socialiste, affirme un autre. Dans la ville de Côme, toute proche, le travail en usine est autorisé à partir de neuf ans. Grâce à une tolérance du Grand Conseil, les filatures tessinoises continueront à employer des filles de douze ans jusqu’en 1897.
Enfants travaillant dans une usine de tissage de soie. Photographie de Rudolf Zinggeler-Danioth, vers 1890-1936.
Enfants travaillant dans une usine de tissage de soie. Photographie de Rudolf Zinggeler-Danioth, vers 1890-1936. Musée national suisse
Le reste du temps, ce n’est pas dans le monde politique que la nouvelle loi se heurte à des résistances, mais dans les entreprises visitées. L’inspecteur Nüsperli rapporte des conflits à Schaffhouse (où de jeunes travailleuses et travailleurs sont frappés par leur supérieur), dans l’Appenzell (où il rédige, avec son collègue Schuler, un règlement pour les brodeurs en grève), au pied du Jura (où un horloger souhaite interdire les syndicats), chez les cigarières du Wynental, ou encore dans ce lieu inconnu en Suisse où un employeur, en 1888/89, déplace les postes de travail de sa fabrique vers son poulailler.
En cas d’infraction, les inspecteurs des fabriques peuvent uniquement faire un signalement; pour la suite, ils sont tributaires du soutien des autorités locales et cantonales, qui souvent ne font pas preuve d’un grand zèle face aux employeurs. L’un des inspecteurs déplore ainsi la présence, dans une fabrique du Toggenbourg, «de toute une ribambelle d’enfants de moins de 14 ans (…) et ce trois années d’affilée»; quand l’affaire est enfin transmise au tribunal, le patron n’écope que d’une amende symbolique de cinq francs. Et dans l’Oberland bernois, un policier censé lutter contre le travail des enfants fait travailler sa propre progéniture dans la production d’allumettes. Pourtant, la loi sur les fabriques ne concerne qu’une partie de l’industrie: la broderie à domicile, très répandue, dans laquelle toute la famille travaille dans l’atelier familial, échappe par exemple au contrôle. Idem pour l’agriculture, et pour d’autres secteurs qui n’entrent pas dans le champ d’application de la loi. En 1904, selon une enquête, près de 300 000 enfants travaillent encore en Suisse.
La mécanisation a simplifié de nombreuses tâches, qui peuvent désormais être réalisées par de jeunes personnes sans formation. Jeunes gens travaillant sur des machines de la filature de soie Camenzind à Gersau, vers 1920.
La mécanisation a simplifié de nombreuses tâches, qui peuvent désormais être réalisées par de jeunes personnes sans formation. Jeunes gens travaillant sur des machines de la filature de soie Camenzind à Gersau, vers 1920. Staatsarchiv des Kantons Schwyz / Camenzind + Co. AG, Gersau

Le «système Nüsperli»

Edmund Nüsperli voyage sans relâche, inspecte une centaine d’établissements par an, étudie les règlements des fabriques et les plans destinés aux nouveaux bâtiments, visite les logements ouvriers appartenant aux entreprises et autres «œuvres de bienfaisance», propose partout des améliorations, profite de son savoir-faire d’ancien chef d’atelier pour créer de nombreux dispositifs de sécurité pour usines et machines dangereuses. Pour l’exposition nationale de 1883, il rédige un livret consacré aux «appareils et dispositifs permettant de protéger la vie et la santé des ouvriers des fabriques», qui présente plus de cent innovations techniques, de la fenêtre basculante pour faciliter l’aération aux appareils de protection respiratoires, en passant par les dispositifs de sécurité pour machines à vapeur ou transmissions, ou par le «costume de base pour graisseur de machines». Certains portent la mention «système Nusperli».
Edmund Nüsperli a été un pionnier de la sécurité au travail. Schéma de fenêtre basculante (à gauche) et d’un modèle d’ascenseur avec dispositif de sécurité (à droite) mis au point par ses soins.
Edmund Nüsperli a été un pionnier de la sécurité au travail. Schéma de fenêtre basculante (à gauche) et d’un modèle d’ascenseur avec dispositif de sécurité (à droite) mis au point par ses soins.
Edmund Nüsperli a été un pionnier de la sécurité au travail. Schéma de fenêtre basculante (à gauche) et d’un modèle d’ascenseur avec dispositif de sécurité (à droite) mis au point par ses soins. Zentralbibliothek Zürich / Zentralbibliothek Zürich
À cette époque, les inspecteurs des fabriques sont extrêmement préoccupés par une épouvantable maladie qui apparaît dans la production d’allumettes. Le phosphore jaune qui entre dans leur fabrication est à l’origine de la «phosphonécrose» qui survient chez les travailleuses et travailleurs. Elle entraine une destruction des os, une défiguration, puis la mort. On parvient à faire interdire le phosphore jaune au profit du blanc, moins dangereux, après quoi Nüsperli écrit une brochure sur les nouvelles «allumettes de sûreté». Malheureusement, elles sont chères et moins faciles à utiliser que les précédentes, ce qui leur vaut le surnom d’«allumettes fédérales». En 1882, le Parlement autorise de nouveau le phosphore jaune, et la phosphonécrose fait son retour: ce sera la plus grande défaite du jeune inspectorat des fabriques. En 1890, une crise cardiaque interrompt l’existence dévouée au travail d’Edmund Nüsperli, qui ne connaîtra pas l’interdiction définitive du phosphore et la victoire sur la phosphonécrose, en 1898.

Nés de la misère. Les enfants au travail

19.12.2025 20.04.2026 / Musée national Zurich
Tâches ménagères, travail à la ferme ou à domicile : les enfants devaient déjà contribuer à l’économie familiale avant l’ère industrielle. L’émergence de l’industrie entraîna leur exploitation comme main d’œuvre bon marché dans les usines, souvent au détriment de toute scolarisation. L’exposition retrace l’évolution des droits de l’enfant et met en lumière le sort des enfants placés de force chez des paysans ou dans des institutions.

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