La production artificielle de colorants a entraîné la présence d'arsenic dans les cours d'eau. Illustration de Marco Heer.

Un poison à l’étonnante carrière

Vers 1860, tout le monde sait que l’arsenic est le poison préféré des assassins. Pourtant, les autorités bâloises n’ont pas conscience des dangers liés à la fabrication de colorants à partir d’arsenic. Le chimiste cantonal est le seul à réaliser les possibles conséquences, pour la population comme pour l’environnement, de l’utilisation industrielle du «roi des poisons».

Claudia Aufdermauer

Claudia Aufdermauer

Claudia Aufdermauer est une historienne indépendante.

En mars 1873, Benedicta Gschwind, fille du président du tribunal, décède brutalement à Arlesheim, dans le canton de Bâle-Campagne. Elle n’a que 23 ans. Un matin, elle a confectionné des fleurs de papier rouge. Le midi, elle s’est plainte de douleurs au ventre – et quelques jours plus tard, la voilà morte. Le médecin consulté se montre perplexe et soupçonne le papier rouge dont la surface irisée laisse de la poussière sur les doigts. Un chimiste l’analyse et lève l’alerte. La cause du décès n’est pas là. Mais pourquoi cet émoi? Pourquoi supposer qu’un morceau de papier puisse tuer quelqu’un?

L’essor de l’industrie bâloise des colorants

Remontons 14 ans en arrière. En 1859, Alexandre Clavel, Français installé à Bâle depuis plus de vingt ans, agrandit son laboratoire de colorants. Il entend ainsi tirer profit d’une tendance qui révolutionne alors l’industrie textile: depuis peu, il est possible de synthétiser des colorants. Le procédé nécessite de l’aniline, sous-produit des goudrons de houille, et d’autres substances chimiques. La formule varie en fonction des usines et des chimistes. Clavel fait lui aussi diverses expérimentations et parvient finalement à obtenir des tons violets, rouges et bleus.

Le moment est propice et le lieu idéal pour installer une usine de production de colorants. À cette époque, il n’existe que peu de concurrents dans le monde, et un seul à Bâle: Johann Jakob Müller-Pack. Les colorants devant être utilisés très rapidement, la proximité de l’industrie textile alsacienne et de l’industrie du ruban de soie bâloise est un avantage pour les fabriques. Les produits et les matières premières peuvent être transportés par la voie ferrée qui relie Bâle au réseau français, ou par le Rhin. Seul problème: les deux laboratoires se trouvent au beau milieu de la ville de Bâle.
Chimistes de l’usine J. R. Geigy, à Bâle, qui fabriquait notamment des colorants de synthèse. Photographie, vers 1909.
Chimistes de l’usine J. R. Geigy, à Bâle, qui fabriquait notamment des colorants de synthèse. Photographie, vers 1909. Archives de l’entreprise Novartis, N Publ MI 000.344000.344#018
Les voisins ne tardent pas à se plaindre des suies que rejettent en permanence les laboratoires de colorants, et qui abiment les habitations. De même, il est devenu impossible d’étendre du linge sans qu’il ne jaunisse. Ces doléances conduisent Friedrich Goppelsroeder, chimiste cantonal, à inspecter l’usine de Clavel. Il constate avec inquiétude que les ouvriers, à peine protégés par des masques de fortune – des éponges imbibées de vinaigre placées devant la bouche et le nez – manipulent de grandes quantités d’acide arsénique dans des laboratoires exigus. Or l’acide arsénique est un composé de l’arsenic, qui s’obtient par calcination de minerais contenant des arséniures. Bien connu depuis le Moyen-Âge, ce poison inodore et sans saveur, semblable à du sel, pouvait être administré aux victimes sans qu’elles ne le remarquent.

Goppelsroeder sait que l’arsenic et l’hydrogène peuvent former spontanément du trihydrure d’arsenic, ou arsine, un gaz très toxique qui se dégage lors de certains procédés industriels. Il s’alarme aussi de voir les ouvriers rincer à l’eau bouillante les cornues de cuivre ayant servi à la fabrication, et déverser les résidus dans l’étang voisin. Il ne croit pas que ces résidus contenant de l’arsenic s’enfoncent profondément dans le sol: il pense plutôt qu’ils se retrouvent dans les herbes, et sont susceptibles d’empoisonner les vaches qui paissent. Il est même possible que l’eau potable de la population bâloise soit contaminée.

Goppelsroeder s’inquiète à juste titre. Peu après, il est appelé en urgence chez un propriétaire d’un terrain, dont toute la maisonnée – lui-même, son épouse, ses trois filles, son fils, une bonne et un jardinier – a été prise de vomissements, de fièvre et d’insomnie après avoir bu un thé. Le chimiste est donc chargé d’analyser l’eau d’une fontaine située sur le terrain. L’examen de Goppelsroeder montre que la teneur en arsenic de l’eau est élevée, et que cette substance ne peut provenir que de l’usine de colorants de Johann Jakob Müller-Pack, qui jouxte la propriété.
L’usine de Rosental à Bâle. Après la faillite de Johann Jakob Müller-Pack, l’usine a été reprise par Johann Rudolf Geigy. Photographie, vers 1921.
L’usine de Rosental à Bâle. Après la faillite de Johann Jakob Müller-Pack, l’usine a été reprise par Johann Rudolf Geigy. Photographie, vers 1921. Archives de l’entreprise Novartis, Geigy BB 6

Danger au quotidien

Cette nouvelle cause la ruine de Johann Jakob Müller-Pack et représente un choc pour la population bâloise et les autorités de la ville. En rejetant ses déchets de production dans la nature, l’usine de colorants Müller-Pack a contaminé à l’arsenic l’étang voisin, les canards, les poissons, le sous-sol, la nappe phréatique, la station de pompage de la ville ainsi que cinq puits. Au procès qui s’ensuit, les autorités bâloises tiennent à ce que le coupable soit condamné. Mais plus importante encore est la question de savoir comment éviter, à l’avenir, pareille catastrophe.

L’analyse des risques réalisée par les autorités bâloises est détaillée, mais elle ignore les conséquences que les effluents des usines peuvent avoir sur la faune et la flore. Les pouvoirs publics imposent donc aux usines de colorants de faire évaporer leurs résidus contenant de l’arsenic. Les eaux faiblement contaminées doivent être évacuées dans le Rhin, et les résidus solides envoyés immédiatement «en dehors du territoire national» pour ne pas se retrouver dans les nappes phréatiques, et par conséquent dans l’eau potable. À cette époque déjà, c’est une gageure de se débarrasser de ces déchets: la France et les Pays-Bas, qui ont désormais conscience des dangers de l’arsenic, ont interdit le déversement en mer de fûts remplis de résidus chargés de cette substance – pratique auparavant courante.
«Dédicace aux marchands de couronnes et de vêtements verts»: la revue satirique britannique Punch illustre la problématique des colorants de synthèse sous la forme d’une danse macabre, 1862.
«Dédicace aux marchands de couronnes et de vêtements verts»: la revue satirique britannique Punch illustre la problématique des colorants de synthèse sous la forme d’une danse macabre, 1862. Universitätsbibliothek Heidelberg
Pendant ces années, un revirement se produit dans l’opinion publique quant à l’arsenic. Si vers 1850, les journaux suisses avaient publié des articles sur des paysans autrichiens qui avaient la «curieuse» habitude d’absorber d’infimes quantités d’arsenic pour avoir «un teint frais et sain, et un léger embonpoint», dans les années 1860, les critiques se multiplient. Professeurs et chimistes avertissent dans la presse des dangers que pourraient présenter les produits imprimés ou colorés avec des encres contenant de l’arsenic. Lors des mouvements, des poussières contenant des particules toxiques pourraient être inhalées, et entrainer des intoxications. Une grande prudence est recommandée en cas de consommation de figurines en massepain, de vin rouge, de sirop et de jus de fruits ou encore de sucreries emballées dans des papiers colorés. En 1874, des enfants grisons tombent malades après s’être rendus à la foire. L’un d’eux décède. Les analyses révèlent qu’il avait de l’arsenic dans l’estomac après avoir ingéré, comme les autres enfants, de «petits personnages en pâte recouverts de colorant rouge, de fuchsine».

Ce qui nous ramène au cas de Benedicta Gschwind. Après son décès, un chimiste – il s’agit toujours de celui du canton de Bâle, Friedrich Goppelsroeder – analyse le papier rouge à l’aide des techniques de mesure habituelles. Il aboutit à la conclusion que le papier est exempt de colorant toxique, arsenic ou autres métaux nocifs. Sa couleur vient du «rouge cochenille», une teinture obtenue à partir d’insectes: «L’encre ne peut donc avoir causé la mort de l’enfant.» Un médecin procède alors à une autopsie. Résultat: Benedicta Gschwind est probablement décédée d’une péritonite (inflammation du péritoine) accompagnée d’«excrétions purulentes».
Illustration figurant dans l’édition allemande de l’ouvrage de sensibilisation de Thomas Pridgin Teale mettant en garde contre les dangers des substances toxiques dans la vie quotidienne.
Illustration figurant dans l’édition allemande de l’ouvrage de sensibilisation de Thomas Pridgin Teale mettant en garde contre les dangers des substances toxiques dans la vie quotidienne. Tirée de: Thomas Pridgin Teale: «Dangers au point de vue sanitaire des maisons mal construites»

Déplace­ment du problème

Il apparaît bientôt que les mesures ordonnées par les autorités bâloises ne résolvent pas le problème, mais ne font que déplacer la question de l’élimination des déchets du sol vers l’air et l’eau. Les pêcheurs déclarent peu après rencontrer des poissons morts «entièrement rouges, depuis les entrailles jusqu’aux écailles». Le poison, disent-ils, «fait sortir les viscères rouges des animaux par l’anus». Les voisins se plaignent de la pestilence des vapeurs chargées d’arsenic qui s’échappent des usines, provoquant toux, nausées et maux de tête. Devenues méfiantes, les autorités bâloises découvrent que les fabricants de colorants bâlois ne font pas évaporer les effluents de production, pas plus qu’ils ne vendent à l’étranger les résidus solides comme ils le prétendent pourtant. Agacés de ce nouveau potentiel d’accidents, des mensonges des industriels et de deux décès d’ouvriers survenus dans une usine bâloise, les pouvoirs publics décident en 1873 d’interdire «à toutes les usines d’aniline du territoire bâlois» de fabriquer de la fuchsine à partir d’arsenic.

Sur le plan économique, elles peuvent se le permettre, car il existe déjà des procédés alternatifs de fabrication de colorants sans arsenic. Le nitrobenzène, un peu plus onéreux, peut remplacer l’acide arsénique. Théoriquement, à partir de 1873, il n’y a plus d’arsenic à Bâle. Mais en pratique, l’interdiction est sans cesse contournée.

La raison est à chercher au-delà des frontières du canton. À Schweizerhalle, dans le canton voisin de Bâle-Campagne, l’usine d’Ernst Karl Petersen continue à produire des colorants à base d’arsenic. Mais comme elle déverse ses rejets dans le Rhin, qui traverse ensuite la ville de Bâle, les autorités sensibilisées à la question s’alarment: que se passerait-il si l’usine Petersen, au lieu d’évacuer comme promis ses produits chimiques par petites quantités, déversait en une heure tout l’arsenic accumulé pendant plusieurs jours?
Le Rhin à Bâle, vu de la terrasse panoramique de la cathédrale. Photographie, vers 1862.
Le Rhin à Bâle, vu de la terrasse panoramique de la cathédrale. Photographie, vers 1862. ETH-Bibliothek Zürich
Au moment où les autorités bâloises s’adressent au Conseil fédéral au sujet de l’usine Petersen, un poissonnier bâlois se fait lui aussi du souci. Les usines font fuir les poissons et les déciment, écrit-il au Conseil fédéral. N’est-il pas injuste que ces «messieurs» puissent tout bonnement déverser leur poison dans le fleuve alors que les pêcheurs, eux, sont tenus de respecter les dispositions de la loi sur la pêche? Si cette situation perdure, explique-t-il, il n’y aura bientôt plus de poissons – que la loi impose pourtant de protéger.

Contrairement à la missive des autorités, la «colère» du poissonnier de Bâle trouve un écho. Le Conseil fédéral mandate un expert, le pharmacien bâlois Casimir Nienhaus-Meinau, pour examiner la situation. Il dispose des nasses près de l’usine Petersen et de toutes les autres usines de la région de Bâle. La perception par les sens n’étant d’aucune utilité en matière de protection des eaux, et les instruments de mesure n’existant pas encore au 19e siècle, il n’y a alors qu’une seule méthode fiable pour évaluer la toxicité des rejets: placer un poisson dans le fleuve, et compter en combien de minutes ou d’heures il meurt. Quand Nienhaus retire ses nasses, la plupart des poissons sont morts.
Deux enfants avec un saumon près d’Augst, photographie non datée. Jusque dans les années 1920, on pêchait beaucoup de saumons à Bâle.
Deux enfants avec un saumon près d’Augst, photographie non datée. Jusque dans les années 1920, on pêchait beaucoup de saumons à Bâle. StABL PA 6281 02.01-055
Nienhaus, qui entrera dans l’histoire comme pionnier de la protection des eaux en Suisse, conclut pourtant que les rejets chargés d’arsenic de l’usine Petersen ne sont pas si graves. Comme ces effluents sont dirigés vers les profondeurs du Rhin, où ils se diluent, un poisson vivant en liberté n’a qu’un coup de nageoire à donner pour passer d’une strate colorée à une eau pure et assurer ainsi sa survie.

Pour Nienhaus, la production de fuchsine à partir d’arsenic doit néanmoins être interdite, et ce pour des raisons esthétiques. Comme il a pu le constater lui-même, les résidus chargés d’arsenic rejetés au milieu du fleuve ont du mal à se diluer: le Rhin teinté de rouge coule à travers Bâle pendant une demi-heure.

Ni les archives d’État du canton de Bâle-Campagne, ni les archives fédérales ne gardent trace d’un éventuel débat sur l’interdiction de la production de fuchsine à partir d’arsenic. Il semble que l’usine Petersen ait conservé ce mode de production jusqu’au décès de son fondateur, en 1908. Aujourd’hui, le canton de Bâle-Campagne paie le prix fort pour n’avoir pas interdit la production de colorant à base d’arsenic: des matériaux contaminés sont actuellement excavés sur le site «Rheinlehne», à Pratteln. À l’origine de cette pollution: l’usine Petersen. L’exploitant n’existant plus, les coûts d’assainissement sont à la charge de la collectivité. Ils sont estimés à 180 millions de francs.

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