
Un poison à l’étonnante carrière
Vers 1860, tout le monde sait que l’arsenic est le poison préféré des assassins. Pourtant, les autorités bâloises n’ont pas conscience des dangers liés à la fabrication de colorants à partir d’arsenic. Le chimiste cantonal est le seul à réaliser les possibles conséquences, pour la population comme pour l’environnement, de l’utilisation industrielle du «roi des poisons».
L’essor de l’industrie bâloise des colorants
Le moment est propice et le lieu idéal pour installer une usine de production de colorants. À cette époque, il n’existe que peu de concurrents dans le monde, et un seul à Bâle: Johann Jakob Müller-Pack. Les colorants devant être utilisés très rapidement, la proximité de l’industrie textile alsacienne et de l’industrie du ruban de soie bâloise est un avantage pour les fabriques. Les produits et les matières premières peuvent être transportés par la voie ferrée qui relie Bâle au réseau français, ou par le Rhin. Seul problème: les deux laboratoires se trouvent au beau milieu de la ville de Bâle.
Goppelsroeder sait que l’arsenic et l’hydrogène peuvent former spontanément du trihydrure d’arsenic, ou arsine, un gaz très toxique qui se dégage lors de certains procédés industriels. Il s’alarme aussi de voir les ouvriers rincer à l’eau bouillante les cornues de cuivre ayant servi à la fabrication, et déverser les résidus dans l’étang voisin. Il ne croit pas que ces résidus contenant de l’arsenic s’enfoncent profondément dans le sol: il pense plutôt qu’ils se retrouvent dans les herbes, et sont susceptibles d’empoisonner les vaches qui paissent. Il est même possible que l’eau potable de la population bâloise soit contaminée.
Goppelsroeder s’inquiète à juste titre. Peu après, il est appelé en urgence chez un propriétaire d’un terrain, dont toute la maisonnée – lui-même, son épouse, ses trois filles, son fils, une bonne et un jardinier – a été prise de vomissements, de fièvre et d’insomnie après avoir bu un thé. Le chimiste est donc chargé d’analyser l’eau d’une fontaine située sur le terrain. L’examen de Goppelsroeder montre que la teneur en arsenic de l’eau est élevée, et que cette substance ne peut provenir que de l’usine de colorants de Johann Jakob Müller-Pack, qui jouxte la propriété.
Danger au quotidien
L’analyse des risques réalisée par les autorités bâloises est détaillée, mais elle ignore les conséquences que les effluents des usines peuvent avoir sur la faune et la flore. Les pouvoirs publics imposent donc aux usines de colorants de faire évaporer leurs résidus contenant de l’arsenic. Les eaux faiblement contaminées doivent être évacuées dans le Rhin, et les résidus solides envoyés immédiatement «en dehors du territoire national» pour ne pas se retrouver dans les nappes phréatiques, et par conséquent dans l’eau potable. À cette époque déjà, c’est une gageure de se débarrasser de ces déchets: la France et les Pays-Bas, qui ont désormais conscience des dangers de l’arsenic, ont interdit le déversement en mer de fûts remplis de résidus chargés de cette substance – pratique auparavant courante.
Ce qui nous ramène au cas de Benedicta Gschwind. Après son décès, un chimiste – il s’agit toujours de celui du canton de Bâle, Friedrich Goppelsroeder – analyse le papier rouge à l’aide des techniques de mesure habituelles. Il aboutit à la conclusion que le papier est exempt de colorant toxique, arsenic ou autres métaux nocifs. Sa couleur vient du «rouge cochenille», une teinture obtenue à partir d’insectes: «L’encre ne peut donc avoir causé la mort de l’enfant.» Un médecin procède alors à une autopsie. Résultat: Benedicta Gschwind est probablement décédée d’une péritonite (inflammation du péritoine) accompagnée d’«excrétions purulentes».
Déplacement du problème
Sur le plan économique, elles peuvent se le permettre, car il existe déjà des procédés alternatifs de fabrication de colorants sans arsenic. Le nitrobenzène, un peu plus onéreux, peut remplacer l’acide arsénique. Théoriquement, à partir de 1873, il n’y a plus d’arsenic à Bâle. Mais en pratique, l’interdiction est sans cesse contournée.
La raison est à chercher au-delà des frontières du canton. À Schweizerhalle, dans le canton voisin de Bâle-Campagne, l’usine d’Ernst Karl Petersen continue à produire des colorants à base d’arsenic. Mais comme elle déverse ses rejets dans le Rhin, qui traverse ensuite la ville de Bâle, les autorités sensibilisées à la question s’alarment: que se passerait-il si l’usine Petersen, au lieu d’évacuer comme promis ses produits chimiques par petites quantités, déversait en une heure tout l’arsenic accumulé pendant plusieurs jours?
Contrairement à la missive des autorités, la «colère» du poissonnier de Bâle trouve un écho. Le Conseil fédéral mandate un expert, le pharmacien bâlois Casimir Nienhaus-Meinau, pour examiner la situation. Il dispose des nasses près de l’usine Petersen et de toutes les autres usines de la région de Bâle. La perception par les sens n’étant d’aucune utilité en matière de protection des eaux, et les instruments de mesure n’existant pas encore au 19e siècle, il n’y a alors qu’une seule méthode fiable pour évaluer la toxicité des rejets: placer un poisson dans le fleuve, et compter en combien de minutes ou d’heures il meurt. Quand Nienhaus retire ses nasses, la plupart des poissons sont morts.
Pour Nienhaus, la production de fuchsine à partir d’arsenic doit néanmoins être interdite, et ce pour des raisons esthétiques. Comme il a pu le constater lui-même, les résidus chargés d’arsenic rejetés au milieu du fleuve ont du mal à se diluer: le Rhin teinté de rouge coule à travers Bâle pendant une demi-heure.
Ni les archives d’État du canton de Bâle-Campagne, ni les archives fédérales ne gardent trace d’un éventuel débat sur l’interdiction de la production de fuchsine à partir d’arsenic. Il semble que l’usine Petersen ait conservé ce mode de production jusqu’au décès de son fondateur, en 1908. Aujourd’hui, le canton de Bâle-Campagne paie le prix fort pour n’avoir pas interdit la production de colorant à base d’arsenic: des matériaux contaminés sont actuellement excavés sur le site «Rheinlehne», à Pratteln. À l’origine de cette pollution: l’usine Petersen. L’exploitant n’existant plus, les coûts d’assainissement sont à la charge de la collectivité. Ils sont estimés à 180 millions de francs.


