Des fusées dans la prairie: dans les années 1970, on espérait réduire les dégâts causés par la grêle à l’aide de fusées spécifiques.
Des fusées dans la prairie: dans les années 1970, on espérait réduire les dégâts causés par la grêle à l’aide de fusées spécifiques. e-pics

Des fusées contre les nuages de grêle

La grêle représente une menace existentielle pour l’agriculture. Des décennies durant, des agriculteurs suisses ont essayé de préserver leurs récoltes de ce fléau en tirant des fusées chargées à l’iodure d’argent. En 1986, un rapport de l’ETH Zurich a mis fin à ces rêves un peu fous.

Thomas Weibel

Thomas Weibel

Thomas Weibel est journaliste et professeur émérite en ingénierie des médias.

Il faisait une chaleur étouffante en ce 6 août 1978. Vers 18 heures, de gros nuages d’orage s’amassaient au-dessus du massif du Napf, entre Berne et Lucerne. Les chercheurs s’étaient préparés depuis longtemps à ce moment: sur une superficie de 1290 kilomètres carrés, correspondant pour ainsi dire à la taille du canton d’Argovie, ils avaient réparti sur le sol des «hailpads», des plaques en matériau déformable recouvertes de papier aluminium sur lesquelles les grêlons qui s’abattraient, laisseraient des impacts plus ou moins grands. Il manquait encore le dispositif principal: à Eschenbach, Neuenkirch, Wolhusen, Romoos et Trubschachen, des fusées anti-grêle soviétiques de 125 mm de type Oblako («nuage»), de deux mètres de long pour un poids de 34 kilos, avaient été installées sur leurs lanceurs. Les ogives étaient toutes remplies de cinq kilos d’iodure d’argent. Le premier tir a eu lieu à 18 h 40. À intervalles de cinq minutes, 16 autres fusées ont été tirées, et leurs ogives ont explosé comme prévu à l’intérieur du nuage d’orage se déplaçant vers l’est.
«Le Seigneur déchaîna le tonnerre et la grêle: la foudre s’abattit d’abord sur le sol, puis le Seigneur envoya la grêle sur le pays. Dans toute leur histoire, les Égyptiens n'avaient jamais vu un si violent orage de grêle, accompagné d’une telle foudre. Dans l’ensemble du pays, la grêle frappa tous ceux qui se trouvaient dans les champs, hommes ou bêtes; elle hacha les cultures et brisa les arbres.» Dans le livre de l’Exode, la grêle est l’une des dix plaies d’Égypte. Le philosophe romain Sénèque évoque déjà, dans ses Questions naturelles, l’existence de guetteurs de grêle employés à titre permanent dans la cité grecque de Cléones, près de Corinthe: lorsqu’un orage approchait, ils poussaient la population à offrir des sacrifices d’animaux et des sacrifices sanglants afin d’empêcher la chute de grêle.
La septième plaie qui s’abattit sur le royaume des pharaons fut l’orage de grêle. Jusqu’à l’époque moderne, on interprétait la grêle comme un châtiment divin ou l’œuvre de sorcières. Il faudra attendre le 18e siècle pour que ces croyances soient abandonnées et que l’on considère celle-ci comme un phénomène naturel.
La septième plaie qui s’abattit sur le royaume des pharaons fut l’orage de grêle. Jusqu’à l’époque moderne, on interprétait la grêle comme un châtiment divin ou l’œuvre de sorcières. Il faudra attendre le 18e siècle pour que ces croyances soient abandonnées et que l’on considère celle-ci comme un phénomène naturel. Wikimédia / Rijksmuseum
Pour que des grêlons puissent se former dans un nuage d’orage, il faut qu'il y ait de microscopiques noyaux glaçogènes, comme de la poussière minérale, de la rouille, des spores de champignons ou des bactéries. Dans les couches basses du nuage, la vapeur d’eau se condense alors sur ces particules pour former des gouttelettes. De forts courants ascendants emportent ensuite celles-ci jusqu’à 15 kilomètres d’altitude, où elles gèlent avant de retomber. En bas, de l’eau supplémentaire vient s’ajouter et geler sur les cristaux de glace, qui remontent à nouveau. Il faut que ce cycle se répète plusieurs fois pour que les grêlons soient suffisamment gros pour tomber sur Terre.
Chute de grêle à Oey-Diemtigen (BE), été 2022. Youtube / Wettermelder Europa
Les sacrifices n’ont jamais suffi à empêcher les intempéries, et même une mobilisation quasi militaire contre les nuages d’orages au 18e siècle s’était soldée par un échec: des canonniers anti-grêle avaient essayé, en France, en Allemagne, en Autriche-Hongrie et en Italie, d’empêcher la grêle en provoquant des détonations à l’intérieur des nuages. Le début du 20e siècle marque la découverte du principe qui fait toujours référence: dispersé dans un nuage, l’iodure d’argent – des cristaux d’un sel jaunâtre non soluble dans l’eau, composé d’argent et d’iode –, agit comme des noyaux glaçogènes supplémentaires. L’objectif est d’augmenter considérablement le nombre de ces noyaux par un procédé que l’on appelle «ensemencement des nuages» de façon à ce que se forment davantage de grêlons, plus petits, qui occasionnent dès lors moins de dommages, voire fondent en tombant.
Utilisation de canons à grêle dans une illustration de 1899.
Utilisation de canons à grêle dans une illustration de 1899. Wikimédia
L’«ensemencement» des nuages de grêles nécessitant des fusées, l’entrepreneur Karl Müller (1888–1942) de Kreuzlingen (TG) s’était attelé à la tâche. Ce lieutenant-colonel de l’artillerie et directeur de l’usine pyrotechnique portant son nom s’était mis à fabriquer de petites fusées puissantes, faciles à lancer par les agriculteurs et capables de disséminer de manière fiable leur charge d’iodure d’argent à l’intérieur des nuages. À ce jour, Karl Müller est toujours considéré comme le véritable inventeur de la fusée anti-grêle, qui fut brevetée par l’usine pyrotechnique Müller seulement des années après sa mort.
L'inventeur de la fusée anti-grêle: Karl Müller dans son usine à Kreuzlingen, 1942.
L'inventeur de la fusée anti-grêle: Karl Müller dans son usine à Kreuzlingen, 1942. Keystone / Photopress-Archiv
Ces expériences n’ont cependant pas uniquement eu lieu en Suisse: des tirs ont également été effectués en Europe de l’Est et dans l’ex-Union soviétique. On était alors persuadé d’obtenir d’excellents résultats avec les fusées à l’iodure d’argent. Des études affirmaient même que la «méthode soviétique» pouvait éviter 70 à 90% des dommages provoqués par la grêle. Des chercheurs de l’ETH Zurich, collaborant avec des scientifiques français et italiens, voulurent cependant clarifier une fois pour toutes son efficacité dans le cadre d’un essai de terrain de cinq ans baptisé Grossversuch IV. Les dernières fusées Oblako furent lancées en septembre 1981. Après 76 jours d’orage au total et quelque 150 nuages ensemencés et autant de nuages non ensemencés, le projet de recherche prit fin. Les résultats furent décevants, la «méthode soviétique» s’avérant un coup d’épée dans l’eau du point de vue scientifique.
Les tests de fusées anti-grêle, effectués à Emmen (LU) durant l’été 1977, ont attiré nombre de curieuses et curieux.
Les tests de fusées anti-grêle, effectués à Emmen (LU) durant l’été 1977, ont attiré nombre de curieuses et curieux. e-pics
En effet, les chercheurs ne purent établir de différence statistiquement significative entre les nuages ensemencés et ceux qui ne l’étaient pas. «Lorsque l’on essaie de remplir un stade de football avec des fumigènes, nous savons tous que cela ne fonctionne pas», expliqua plus tard le directeur des essais Albert Waldvogel, physicien atmosphérique à l’ETH lors d’une interview accordée à la télévision suisse. «Vous pouvez remplir une partie du stade, mais jamais la totalité. Cela correspond grosso modo à l’effet produit par une fusée anti-grêle à l’iodure d’argent dans un nuage. La quantité d’iodure d’argent ne suffira jamais.»
Schéma tiré d’une demande de brevet de Müller pour sa fusée anti-grêle, déposée en janvier 1950.
Schéma tiré d’une demande de brevet de Müller pour sa fusée anti-grêle, déposée en janvier 1950. Espacenet
Les agriculteurs se sont eux aussi montrés de plus en plus sceptiques. Pour les nombreuses associations créées pour lutter contre la grêle depuis les années 1950, la conclusion négative du Grossversuch fut un coup dur. La Commission fédérale pour l’étude et la lutte contre la grêle fut dissoute, et ni la Confédération ni les assurances ne continuèrent à financer les tirs de fusées. L’Association suisse de lutte contre la grêle s’est dissoute en 2019 et, en 2024, le projet Hagelflieger, un Cessna qui, pendant six ans, a ensemencé à l’iodure d’argent des nuages de grêles pour le compte de la compagnie d’assurance Baloise a finalement été arrêté, car considéré comme un échec.
Reportage TV sur l’arrêt du projet de lutte contre la grêle à l’aide d’un avion en Suisse en 2024 (en allemand). SRF
En fin de compte, les seuls à avoir tiré un petit bénéfice de cette aventure furent les habitantes et habitants du massif du Napf, que les chercheurs de l’ETH avaient invités à signaler où étaient retombées les ogives des fusées – contre une prime de 50 francs.

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