La ville de La Chaux-de-Fonds abritait de nombreux juifs à la fin du XIXe siècle.
Musée national suisse

La synagogue de la rue du Parc à La Chaux-de-Fonds

Les fabricants de montres juifs ont joué un rôle déterminant dans l’essor et la modernisation de l’industrie horlogère dans le Jura. La plus grande synagogue de Suisse a été érigée il y a 125 ans à La Chaux-de-Fonds. Elle est un emblème de cette réussite.

«Il n’était pas nécessaire de présenter un extrait de baptême pour pouvoir entrer dans la société bourgeoise de la ville horlogère. Au début du siècle, il suffisait d’avoir des aptitudes en horlogerie, une certaine fortune et un style de vie bourgeois», écrit Stefanie Mahrer dans son livre Handwerk der Moderne. Jüdische Uhrmacher und Uhrenunternehmer im Neuenburger Jura 1800-1914. Lorsqu’en 1890, le comité de la Communauté Israélite de La Chaux-de-Fonds décida d’ériger une synagogue à l’architecture traditionnelle et caractéristique dans le centre de la ville, 800 hommes et femmes de confession juive vinrent s’installer dans la métropole horlogère du canton de Neuchâtel. Quelques années plus tard, lorsque la nouvelle synagogue de la rue du Parc fut inaugurée, la population juive atteignait son effectif le plus élevé. Vers 1900, La Chaux-de-Fonds était la ville suisse avec la plus grande part de population juive.

La croissance de la communauté juive de la ville trouve son origine dans l’abolition de l’interdiction d’établissement des juifs en 1857. Celle-ci entraîna une forte immigration d’Alsaciens juifs compétents du Sundgau voisin. Et lorsqu’en 1866, les juifs purent demander la nationalité suisse, la ville, alors en plein essor économique, gagna davantage en attractivité. Les nouveaux citoyens du nom de Schwob, Bloch, Didisheim, Ditesheim, Weill ou encore Dreyfuss apportèrent à la ville du dynamisme et des idées innovantes. Ils s’aperçurent en effet que les petits ateliers traditionnels de la fabrique horlogère collective, répartis dans toute la ville, ne pourraient bientôt plus faire face à la pression de la modernisation rapide de l’industrie horlogère. La fin de cet artisanat était imminente.

LA MODERNISATION DE L’INDUSTRIE HORLOGÈRE PAR LES JUIFS

Pour sortir de la première grande crise du secteur de l’horlogerie au Jura, il fallut créer des syndicats, des filiales commerciales à l’étranger et réorganiser les ateliers pour permettre la fabrication d’un nombre important de pièces pour le marché mondial. Les entrepreneurs et horlogers juifs, installés en Suisse depuis peu, jouèrent un rôle déterminant dans la modernisation de ce secteur. Ils firent développer des collections innovantes, financèrent la construction d’usines permettant de faire face aux défis futurs et mirent en place des réseaux internationaux. Ils donnèrent à leurs marques des noms issus d’une langue construite, l’espéranto, tels qu’Eterna ou encore Movado. L’usine de Tavannes Watch Co., qui était capable de fabriquer jusqu’à 2500 montres par jour, illustre ce nouvel essor. En 1910, à La Chaux-de-Fonds, quatre entreprises sur cinq ayant une fortune imposable supérieure à 20 000 francs étaient détenues par des juifs.

Au début du XXe siècle, les entrepreneurs juifs faisaient partie de l’élite urbaine et économique de la métropole horlogère du canton de Neuchâtel. En témoignent aujourd’hui encore les majestueuses villas des fabricants, l’architecture des usines moderne pour l’époque et la construction de la plus grande synagogue de Suisse.

Boîte de montre Movado, vers 1950.
Musée national suisse

À l’origine, ce lieu de culte devait être construit au milieu des années 1880. Mais la communauté en reporta la construction suite à une série d’actes de violence, attisés pour des raisons politiques, au cours desquels des magasins juifs furent détruits et des poupées du nom des fabricants juifs furent pendues et incendiées. Ce n’est donc qu’en 1892 qu’une mise au concours fut publiée dans le journal suisse de l’industrie de la construction Baublatt. La communauté s’appliqua à représenter son projet avec la plus grande transparence, afin que la nouvelle synagogue soit considérée dès le début et par tous comme une contribution notoire à la culture de la ville. L’architecte Richard Kuder remporta le concours; il conçut par la suite de grands bâtiments emblématiques à Strasbourg puis à Zurich (la Rentenanstalt sur l’Alpenquai, la société de tir près de l’Albisgüetli, la bourse sur le Bleicherweg).

Le 28 juin 1894, la première pierre put être posée. Dans son allocution, le rabbin de la communauté Jules Wolff souligna le fait que la communauté posséderait enfin un édifice religieux adapté à sa pratique du culte et au nombre de citoyens israélites vivant à La Chaux-de-Fonds. Restant fidèle à l’architecture des synagogues de la fin du XIXe siècle, Richard Kuder conçut un édifice central avec des éléments romano-byzantins. Visible de loin, la coupole recouverte de tuiles de bois polychromes reflète le bien-être et l’identité grande-bourgeoise de cette communauté prospère de mille fidèles.

La synagogue de La Chaux-de-Fonds.
Wikimedia

Gabriel Heim
A la fois écrivain, réalisateur de films et organisateur d’expositions, Gabriel Heim effectue des recherches sur de nombreux sujets d’histoire contemporaine. Il vit à Bâle.

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