Diebold Schilling, Chronique fédérale
Le culte marial d’Oberbüren était très certainement conduit par des servants de messe portant la croix et des bannières et des ecclésiastiques en surplis, suivis par les fidèles en procession. Diebold Schilling, Chronique fédérale. Corporation de Lucerne, S 23 fol., p. 573

De curieuses résurrections

Au Moyen Âge, l’Église catholique dispensait au sanctuaire marial d’Oberbüren (BE) un bien curieux sacrement: des enfants mort-nés ou décédés à la naissance étaient brièvement ramenés à la vie pour être baptisés et inhumés selon le canon.

Thomas Weibel

Thomas Weibel

Thomas Weibel est journaliste et professeur d’ingénierie médiatique à la Haute école spécialisée des Grisons ainsi qu’à la Haute école des arts de Berne.

«En vérité, en vérité, je te le dis: nul, s’il ne naît d’eau et d’Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu.» Ainsi Jésus répond-il au pharisien Nicodème à propos du baptême dans l’évangile de Jean. Un dialogue qui a laissé des traces puisque, selon l’interprétation qu’en donne le Père de l’Église Saint-Augustin, il laisse clairement entendre que la damnation éternelle attend les enfants morts sans baptême. Comme si un deuil périnatal n’était déjà pas assez douloureux, les mères et les familles affligées devaient en plus imaginer leur bébé innocent aux enfers, faute de baptême – une idée insoutenable. C’est pourquoi des églises de pèlerinage et des «sanctuaires à répit» occupèrent une place capitale en promettant de redonner brièvement vie aux enfants trépassés, le temps d’être baptisés et inhumés en terre consacrée.
Büren an der Aare, Oberbüren: extrait de la carte de Conrad Türst, vers 1496.
Büren an der Aare, Oberbüren: extrait de la carte de Conrad Türst, vers 1496. Bibliothèque centrale de Zurich
L’un de ces sanctuaires se trouvait au lieu-dit du «Chilchmatt» à Oberbüren, petite éminence située à la lisière sud-ouest de Büren an der Aare. Une modeste chapelle érigée en 1302 fut remplacée vers 1470 par un imposant complexe ceint d’un mur, abritant une église de pèlerinage surélevée de 50 mètres de long et dotée d’une tour d’entrée, mais aussi un bâtiment de réception, une vaste maison comptant neuf ou dix chambres pour les chapelains, des fontaines et un ossuaire. L’église, relevant du diocèse de Constance, était consacrée à la Sainte Vierge qui, en sa qualité de mère, devait porter une attention toute particulière au salut des petits défunts.
Reconstitution du culte marial d’Oberbüren.
Reconstitution du culte marial d’Oberbüren. Service archéologique du canton de Berne, Daniel Marchand/Max Stöckli
Les résurrections qui auraient été observées sur le maître-autel d’Oberbüren n’étaient en fait qu’un simple phénomène physique. «Des femmes désignées par les autorités séculaires réchauffent les enfants morts en disposant de part et d’autre des charbons ardents et en les entourant de bougies et de lumignons. Sur les lèvres des enfants ou fœtus ainsi chauffés, on dépose une plume très légère et si celle-ci vient à se déplacer sous l’action de l’air ou de la chaleur des braises, les femmes, affirmant que les bébés respirent et vivent, les font immédiatement baptiser au son des cloches et des chants de louange. Elles enterrent ensuite selon le rite chrétien les dépouilles des enfants prétendument revenus à la vie puis morts définitivement, au mépris de la foi orthodoxe et des sacrements de l’Église», relatait avec irritation Otto von Sonnenberg, évêque de Constance, dans une lettre adressée en 1486 à la curie de Rome.
Insigne de pèlerin en plomb, représentant la Vierge couronnée et l’Enfant Jésus, et orné de l’inscription «ober-bürre». Cet insigne était destiné à être cousu sur le chapeau ou la pèlerine. Vers 1485.
Insigne de pèlerin en plomb, représentant la Vierge couronnée et l’Enfant Jésus, et orné de l’inscription «ober-bürre». Cet insigne était destiné à être cousu sur le chapeau ou la pèlerine. Vers 1485. Service archéologique du canton de Berne, Badri Redha
Depuis longtemps déjà, le prélat considérait d’un mauvais œil cette superstition, craignant l’influence délétère des sanctuaires à répit. De fait, les enfants décédés y étaient amenés par centaines, si ce n’est par milliers, bien au-delà d’Oberbüren: des pièces de monnaie médiévales retrouvées sur le secteur attestent du passage de pèlerins venus de Berne, Zurich, Bâle et même du Tyrol, de France et des Pays-Bas pour offrir à leurs petits le repos éternel. En 1485 déjà, l’évêque Otto avait introduit une requête officielle pour mettre le holà à cette escroquerie éhontée. Seulement, l’église d’Oberbüren, en plus d’être un centre spirituel, était aussi un maillon important de l’économie locale; car si les résurrections étaient gratuites, les baptêmes et les inhumations, eux, ne l’étaient pas. La ville de Berne, embarrassée d’un budget fortement grevé par le colossal chantier d’Oberbüren et parfaitement au courant de la tolérance du diocèse romand envers certains sanctuaires à répit, à Lausanne même, à Châtillens (VD), à Neuchâtel et à Montagny (FR), s’éleva donc contre les critiques et entreprit de monter l’évêque de Lausanne contre son homologue de Constance. La requête d’Otto fut glissée sous le tapis, le culte marial encouragé. En 1495, Berne acheta au monastère bénédictin de Cerlier le droit de patronage du sanctuaire; en 1507, le conseil alla jusqu’à nommer bailli son propre trésorier.
Les fouilles ont mis au jour les restes des murs de l’ancienne «maison des prêtres», abritant des squelettes d’enfants.
Les fouilles ont mis au jour les restes des murs de l’ancienne «maison des prêtres», abritant des squelettes d’enfants. Service archéologique du canton de Berne, Peter Liechti
Squelette de nourrisson trouvé sur le site de fouille.
Squelette de nourrisson trouvé sur le site de fouille. Anthropologie historique de Berne, Domenic Rüttimann
C’est finalement la Réforme qui mettra un terme à ce commerce lucratif. Après la dispute théologique de Berne en 1528, à laquelle furent conviés le Zurichois Ulrich Zwingli et d’autres réformateurs, Berne adopta formellement la nouvelle doctrine. Du jour au lendemain, les répits d’Oberbüren furent interdits, le sanctuaire fermé et l’image de la Vierge brûlée en place publique. Si Büren commença par résister, Berne ordonna la destruction des autels, sous peine de lourdes sanctions. En 1530, ordre fut donné de raser l’église et d’utiliser les pierres pour les remparts de la ville. Deux ans plus tard, le clocher fut lui aussi démantelé, fondations comprises. Les derniers pèlerins qui bravèrent les interdictions furent repoussés sans ménagement par des soldats armés.
Le site de l’ancienne église mariale sur lequel se dresse désormais la sculpture Die Feder, de l’artiste soleurois Gunter Frentzel.
Le site de l’ancienne église mariale sur lequel se dresse désormais la sculpture Die Feder, de l’artiste soleurois Gunter Frentzel. Thomas Weibel
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Die Feder, sculpture de l’artiste soleurois Gunter Frentzel.
Die Feder, sculpture de l’artiste soleurois Gunter Frentzel. Thomas Weibel
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L’histoire mouvementée du «Chilchmatt» est ensuite tombée dans l’oubli, jusqu’à ce qu’un projet de construction sur le site, en 1992, et une campagne de fouilles, en 1997, mettent au jour à Oberbüren les restes du mur de l’ancien site, ainsi que les squelettes d’environ 250 bébés et fœtus. Aujourd’hui encore ne restent de ce chapitre qu’un terrain plat arborant les contours de l’ancienne église et une sculpture dédiée au culte médiéval, signée de l’artiste soleurois Gunter Frentzel (décédé en 2017). La grande structure métallique intitulée Die Feder («La plume») dresse sur l’horizon un faisceau composé de 17 tiges en acier chromé. Selon les mots de l’artiste en 2003, elle est conçue pour refléter les rayons du soleil et y associer le mouvement, symbolisant «la légèreté et le mouvement du vol».

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