Portrait d’Alois Wyrsch, premier homme politique non blanc de l’histoire suisse.
Portrait d’Alois Wyrsch, premier homme politique non blanc de l’histoire suisse. Staatsarchiv Nidwalden

De Bornéo à Berne

En 1860, Alois Wyrsch de Stans devient le premier parlementaire non blanc de Suisse. Un Nidwaldien «de couleur»? C’est exact, sa mère était de Bornéo où son père avait servi comme mercenaire.

Michael van Orsouw

Michael van Orsouw

Michael van Orsouw est docteur en histoire, poète et écrivain. Il publie régulièrement des ouvrages historiques.

Au XIXe siècle, le canton de Nidwald était une région très catholique, à l’industrie encore inexistante et en dehors des circuits touristiques. Un territoire «arriéré», serait-on dès lors tenté de dire. Il fut pourtant le point de départ d’un épisode très progressiste. Au milieu du XIXe siècle, les Nidwaldiens (oui, les hommes uniquement, à cette époque) accordèrent à plusieurs reprises leur confiance à un homme de couleur. En 1856, d’abord, lorsque les soldats du bataillon 74 ont dû élire un nouveau commandant. Ils désignèrent Alois Wyrsch, avocat et meunier de 31 ans, fils de Louis Wyrsch (1793-1858), lui-même ancien commandant du bataillon, président de commune et landammann. À première vue, on pourrait considérer comme tout à fait conventionnel ce choix de transmettre un poste à responsabilité à la nouvelle génération de l’élite rurale. Un détail, pourtant, est inhabituel: Alois Wyrsch est une «personne de couleur», comme on dit aujourd’hui.
Le père Louis Wyrsch, ici avec son fils, est rentré d'Asie en Suisse en 1832. La photo a été prise vers 1850.
Le père Louis Wyrsch, ici avec son fils, est rentré d'Asie en Suisse en 1832. La photo a été prise vers 1850. Nidwaldner Museum Stans
Alois Wyrsch est né en 1825 sur l’île de Bornéo. Son père, Louis, était devenu officier dans l’armée coloniale néerlandaise aux Indes néerlandaises et vivait là-bas avec une autochtone, Johanna van den Berg. Son esclave? Dans son journal, le père la désigne comme sa «njai», «maîtresse de maison» en malais. Bernhard Schär, historien à l’Université de Lausanne, a découvert des passages supprimés du journal. D’après lui, Wyrsch aurait cherché à effacer les traces de la femme. Mais la censure a manqué de rigueur et on découvre ainsi que Wyrsch père appelait également son épouse «Silla» – son vrai nom, peut-être. Quoi qu’il en soit, à son huitième anniversaire, Alois, le fils, arrive dans le canton de Nidwald avec son père Louis et sa sœur Constantia. Sa mère est morte, paraît-il. Louis, qui a été blessé, a été décoré chevalier par le roi des Pays-Bas, avec la perspective d’une rente de 1000 florins par an (170'000 francs actuels).
Louis Wyrsch, peinture de Karl Georg Kaiser, 1888.
Louis Wyrsch, peinture de Karl Georg Kaiser, 1888. Nidwaldner Museum Stans
Photo de Constantia Wyrsch.
Photo de Constantia Wyrsch. Staatsarchiv Nidwalden
Le voyage en bateau dure cinq mois, de mi-mai à mi-octobre 1832. Le père Wyrsch, que les Nidwaldiens surnomment désormais «Bornéo-Louis» qui répond aussi au titre plus officiel de Chevalier Louis Wyrsch, ramène avec lui deux enfants aux traits indéniablement malais. Ou, pour reprendre la description du Nidwalder Volksblatt: «Pour le dire sans ambages, les enfants ont hérité du type mongol de leur mère.» La physionomie inhabituelle de ces enfants à la peau sombre est signalée dans différentes sources. Mais l’influence économique et bientôt politique de «Bornéo-Louis» protège les enfants de toute discrimination ou humiliation due à leurs origines.

Langue maternelle interdite

«Bornéo-Louis» envoie son fils Alois auprès d’un chapelain de Niederrickenbach afin qu’il apprenne «la langue de sa nouvelle patrie». Désormais, Alois n’aura plus le droit de prononcer un mot de malais sur les ordres de son père très autoritaire. Une seule fois, le jeune garçon laissera échapper un «Mata!» («soleil») admiratif en voyant l’astre du jour émerger des montagnes nidwaldiennes. Alois poursuit sa scolarité au gymnase d’Engelberg puis au petit séminaire de Kreuzlingen. Ne voulant pas voir son fils devenir un officier de bonne famille gâté comme il y en a tant dans l’élite rurale, son père ne l’envoie ni à l’université, ni à l’école d’officiers. Il veut pour lui une formation pratique. Il lui apprend donc le métier manuel de meunier au moulin d’Au à Buochs, qu’il a acquis entretemps.
Le moulin d’Au à Buochs, photographié en 1922.
Le moulin d’Au à Buochs, photographié en 1922. ARA Aumühle
Mais Alois Wyrsch s’éprend de Franziska Christen, qu’il épouse à l’âge de 20 ans. Rapidement, le mariage prend l’eau et Alois part en voyage pour lequel son père ne lui donne en tout et pour tout qu’un thaler: Alois doit apprendre à pourvoir à ses besoins. Le père recommande cependant au fils de partir aux Indes néerlandaises, sa patrie, pour ainsi dire. De fait, Alois se rend aux Pays-Bas en passant par l’Allemagne. De cet épisode, le Nidwaldner Volksblatt livre un récit épique: «Ici, alors qu’il se tenait sur la grève, pantelant d’incertitude, son cœur de 20 ans fut saisi d’une violente nostalgie pour son lointain pays natal. Mais les flots salés, lourds de menaces, lui crachaient leurs embruns au visage.» Alois ne peut se résoudre à prendre la mer. Neuf mois après son départ, il est de retour chez lui, juste à temps pour combattre dans les rangs nidwaldiens sous le commandement de son père, lors de la guerre du Sonderbund de 1847. C’est une expérience marquante pour le jeune homme. Après cela, il dirige le moulin d’Au à Buochs puis celui d’Alpnach à partir de 1850.
Lors de la guerre du Sonderbund de 1847, Alois Wyrsch combat sous le commandement de son père. Gravure, fin du XIXe siècle.
Lors de la guerre du Sonderbund de 1847, Alois Wyrsch combat sous le commandement de son père. Gravure, fin du XIXe siècle. Musée national suisse
En 1856, alors que les troupes nidwaldiennes se mobilisent pour défendre la frontière, les Nidwaldiens élisent le jeune Wyrsch pour être leur commandant. Alois Wyrsch, qui s’appelle désormais Louis, comme son père, devient ainsi un personnage connu et apprécié au point qu’il parvient un an plus tard à entrer en politique: en 1857, il est élu au Conseil d’État et vice-landamman par la landsgemeinde puis landammann dès l’année suivante. Au bout d’un an de plus, le 3 décembre 1860, Louis Wyrsch le jeune siège comme conseiller national libéral du canton de Nidwald. Il devient ainsi le premier homme politique «de couleur» à s’installer au Palais fédéral. Wyrsch rencontre un grand succès politique et économique. Dès 1865, il délègue la gestion du moulin pour se consacrer entièrement à la politique. Il est élu au conseil communal de Buochs, où il a son domicile: il est dès lors présent à tous les échelons politiques, fédéral, cantonal et communal.

Partisan de la révision de la Consti­tu­tion fédérale

Louis Wyrsch a beau être un homme d’expérience fort d’une certaine hauteur de vue, il n’échappe pas au tourbillon du Kulturkampf («bataille pour la civilisation»). Libéral dans un canton catholique conservateur, il n’a pas la tâche facile, d’autant qu’il ne se distingue pas par ses talents d’orateur. Il aurait plutôt tendance à ne pas mâcher ses mots: en 1869, parce qu’il apostrophe un conseiller national valaisan en termes fleuris («Suce-moi, foutu Valaisan!»), les conservateurs de la landsgemeinde lui préfèrent un candidat concurrent. Mais le peuple confirme Wyrsch. En 1872, Louis Wyrsch défend avec ardeur la Constitution fédérale nouvellement révisée. Mais cette position le met en fâcheuse posture à Nidwald: il s’aliène 1700 personnes, n’en ralliant que 80 à ses vues. Il subit dans la foulée une lourde défaite personnelle, lorsque le peuple le démet de son siège de conseiller national, à 581 voix contre 1490 pour son rival.
Page de couverture du Nidwaldner Volksblatt du 10 mars 1888.
Page de couverture du Nidwaldner Volksblatt du 10 mars 1888. e-newspaperarchives.ch
Une fois passée la vague du Kulturkampf, Louis Wyrsch, désormais vieillissant, tente plusieurs fois de se représenter au Conseil national et au Conseil des États. En vain. En revanche, les électeurs le reconduisent systématiquement au Conseil d’État: il y aura siégé 27 ans au total, et aura occupé à 12 reprises les fonctions de landammann. Les Nidwaldiens lui confient, en outre, pendant 12 ans la charge de juge d’instruction. À sa mort en 1888, le Volksblatt lui rend hommage en ces termes: «Wyrsch a souvent essuyé l’ingratitude de la République, mais cela ne l’a jamais découragé, ne l’a jamais détourné de sa volonté de faire le bien, d’encourager le bien, de servir ses concitoyens.» L’analyse contemporaine se doit de souligner un autre aspect: s’il a connu le succès en tant que premier homme politique non blanc du canton de Nidwald et au Palais fédéral, ce n’est pas parce qu’il représentait la diversité, mais parce qu’il l’incarnait.

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