
Mickey sur le bûcher
Des magazines qui brûlent, des livres qui s’embrasent: en 1965 en Argovie, la littérature dite «immorale» atterrit sur le bûcher. Cette action qui prétendait «combattre l’immoralité» devait inciter à d’autres autodafés. Le résultat ne fut cependant pas celui escompté.
Une action exemplaire
L’action de Brugg se voulait la répétition générale d’une bataille nationale contre les écrits pernicieux. Le 1er août, jour de fête nationale, chaque canton devait utiliser cette littérature indigne pour lancer les traditionnels feux de joie. C’est du moins ce qu’avait prévu un groupe de travail composé de représentants et de représentantes d’associations de jeunesse cantonales. Le Département fédéral de l’intérieur lui-même est alors disposé à déclarer la guerre aux œuvres de mauvaise moralité.
Mais que recouvre exactement ce terme d’«immoralité»? La discussion, qui dure depuis la fin du XIXe siècle, n’a jamais abouti à aucun consensus. Si la «Schmutzliteratur», littéralement «littérature sale», désigne les textes et images pornographiques, la «Schundliteratur», elle, englobe tout ce qui est considéré comme inconvenant, laissant une vaste marge à l’interprétation. Ce flou a alimenté des discussions récurrentes au sein du mouvement pour le relèvement moral comme à l’extérieur, à droite comme à gauche. Le consensus sur les dégâts que cette littérature de bas étage inflige à la jeunesse n’en est que plus fort.
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Les comics américains en provenance d’Allemagne répondent cependant à une demande de littérature pour la jeunesse que les éditeurs suisses ne satisfont pas. Dès lors, quiconque en Suisse parvient à mettre la main sur un numéro de Nick Carter le fait circuler sous le manteau. Le troc va bon train. Quelle n’est donc pas la surprise d’un enseignant – qui confesse avoir lui-même lu ce genre d’écrits par le passé – de constater que ces publications comptent «aussi des jeunes doués» parmi leurs lecteurs. La situation exige qu’on y mette le holà.
Une base légale entre lutte contre l’immoralité et liberté de la presse
Mais la question n’était pas résolue pour autant. Par deux fois, en 1948 et 1959, la Confédération s’enquit de l’attitude des cantons vis-à-vis de la littérature qualifiée d’immorale. Recourant à une vieille métaphore issue de la prose médico-hygiéniste, le conseiller fédéral Philipp Etter compara l’«inondation d’immoralité et de crasse» à un «abcès plein de pus» et à une «tumeur». C’est pourquoi, dans cet ordre d’idées, il créa en 1963 la Commission de documentation pour les produits imprimés dommageables au peuple et à la jeunesse («Dokumentationsstelle für jugend- und volksschädliche Druckerzeugnisse»), qui avait pour mission d’établir des listes d’écrits «sales» et «immoraux» pour guider la vigilance des cantons. Il s’agissait d’une tentative de définition de critères contraignants. Mais la caractérisation de l’immoral et de l’inconvenant restait fortement controversée, et les jugements rendus sur la base de ces listes restèrent rares. La pratique décisionnelle de la commission fut l’objet de critiques toujours plus nourries jusqu’en 1974, la liberté occupant dans l’opinion publique une place toujours plus importante par rapport à la moralité.
Le bûcher ou le début de la fin
D’abord ravis de voir la télévision présente sur les lieux de l’événement, les organisateurs déchantèrent rapidement: le reportage, reprochèrent-ils, adoptait «un ton volontairement ironique» en occultant l’aspect positif de l’action (en allemand). SRF


