Une pièce dans la tirelire, 1963. Mais la population suisse n’était pas seulement incitée à épargner à domicile. Comet Photo AG.
Une pièce dans la tirelire, 1963. Mais la population suisse n’était pas seulement incitée à épargner à domicile. Comet Photo AG. e-pics / Comet Photo

Tout l’art d’encourager l’épargne en Suisse

«Quand jeunesse oublie d’épargner, vieillesse apporte pauvreté». Ce proverbe sentencieux prônant l’un des principes d’une bonne éducation figurait sur une carte d’incitation à l’épargne distribuée aux écoliers en 1946. Diverses mesures poussaient aussi les adultes suisses à se constituer un bas de laine.

Matthias Wiesmann

Matthias Wiesmann

Matthias Wiesmann est historien de l’économie et archiviste d’entreprise à la Banque cantonale de Zurich.

Le 20e siècle était bien entamé qu’il fallait encore veiller soi-même à se prémunir contre les aléas financiers. Il n’existait alors pratiquement aucune espèce d’assistance publique et il semblait donc raisonnable de promouvoir l’épargne, en particulier celle des personnes à faible revenu. Dès 1800, des institutions d’utilité publique créent des caisses d’épargne régionales pour «éveiller dans les milieux modestes le goût du labeur et de l’épargne tout en procurant aux épargnants les moyens de conserver en sécurité un pécule durement gagné qui produise des intérêts» comme on pouvait le lire dans les statuts de la caisse d’épargne du canton de Zoug en 1840. Banques cantonales et caisses Raiffeisen seront ensuite nombreuses à offrir de bonnes conditions aux petits épargnants. Les communes de moindre importance se dotent même de «bureaux d’encaissement» dont la seule activité consiste à collecter l’épargne pour les banques. Leur gestion est en général assurée à titre bénévole par l’instituteur, le président de commune ou le pasteur.
Les taux d’intérêt des comptes d’épargne sont alors si attrayants qu’il faudra limiter le montant des dépôts. L’importance attachée par la société bourgeoise à la promotion de l’épargne n’est évidemment pas tout à fait désintéressée, puisqu’un accroissement des réserves financières chez les classes défavorisées entraîne une réduction bienvenue de l’aide aux nécessiteux à la charge des autorités ecclésiastiques, municipales et du secteur privé. Le mot d’ordre? Épargner pour assurer sa propre assistance. Résultat: le pactole représenté par l’épargne permet aux banques d’accorder des crédits à plus grande échelle aux agriculteurs et artisans qui peuvent investir dans des semences, du bétail ou des machines et ainsi stimuler le progrès économique.
La promotion de l’épargne par des organisations d’utilité publique visait à atténuer la gravité de telles situations: famille dans la misère pendant l’hiver 1816/1817. Gravure sur cuivre de Johann Caspar Schinz.
La promotion de l’épargne par des organisations d’utilité publique visait à atténuer la gravité de telles situations: famille dans la misère pendant l’hiver 1816/1817. Gravure sur cuivre de Johann Caspar Schinz. Musée national suisse

Les petits ruisseaux font les grandes rivières

Largement répandue en Suisse dès 1900, la tirelire est sans conteste l’objet le plus représentatif d’une épargne censée améliorer l’ordinaire une fois l’âge venu. Ce mini coffre-fort métallique en général ovale est alors distribué par les banques aux personnes souhaitant y mettre leurs économies en lieu sûr. La clé de la tirelire restait néanmoins en possession de la banque. Une fois remplie, la tirelire est apportée au guichet de la banque où elle est ouverte par un employé qui encaisse l’argent et le crédite sur un compte d’épargne. Lorsque l’épargnant voulait retirer tout ou partie de ses économies, il n’était pas rare que l’employé du guichet lui demande pourquoi – un obstacle supplémentaire aux velléités dispendieuses. À ses débuts, la tirelire n’est pas exclusivement destinée aux enfants. On la plaçait aussi en bonne vue au salon pour rappeler aux adultes qu’elle permet de préserver une partie de leur salaire du vice, en ces temps où alcoolisme et addiction au jeu faisaient rage.
Diverses formes de tirelires du 20e siècle. Au fond à droite, l’une d’entre elles pouvait se glisser entre les livres d’une bibliothèque.
Diverses formes de tirelires du 20e siècle. Au fond à droite, l’une d’entre elles pouvait se glisser entre les livres d’une bibliothèque. Musée national suisse
En ce temps-là, l’éveil à l’épargne des enfants commence à l’école primaire avec la création de caisses d’épargne scolaires. À chaque fois qu’il dépose une pièce de vingt centimes dans la tirelire, l’élève reçoit un timbre multicolore qu’il colle sur sa carte d’épargne de façon bien visible afin de créer une saine émulation au sein de la classe. Quand toutes les cartes sont remplies, l’enseignant les apporte à la banque avec l’argent ainsi récolté. Le montant des timbres de chaque écolier est crédité sur son carnet d’épargne. De leur côté, les adultes créent des cagnottes, particulièrement populaires dans la région bâloise, qui proposent des incitations similaires à mettre de l’argent de côté.
Cartes et timbres d’une caisse d’épargne scolaire de la banque cantonale de Zurich, 1946.
Cartes et timbres d’une caisse d’épargne scolaire de la banque cantonale de Zurich, 1946. Zürcher Kantonalbank

La poire pour la soif perd de son importance

Dès le milieu du 20siècle, l’épargne connaît une évolution décisive. En 1948, l’assurance-vieillesse et survivants (AVS) entre en vigueur. Elle sera suivie par l’introduction progressive d’une assurance-maladie obligatoire ainsi que d’autres assurances sociales. Toutes ces mesures prendront le pas sur l’ancienne habitude de constituer soi-même des économies. L’initiative privée est de facto remplacée par une épargne légiférée par l’État, ainsi que par des cotisations et primes obligatoires. Cette prévoyance sociale veut prémunir la population du pays contre les problèmes matériels dus à la maladie, au chômage et à la vieillesse. Cela n’empêche pas les Suissesses et les Suisses de continuer à pratiquer une épargne assidue, désormais davantage destinée à l’acquisition de biens de consommation, mais aussi au financement d’études, de formations ou encore à l’achat d’une maison.
Affiche signée Hans Erni pour la campagne de la votation pour l’AVS, 1947.
Affiche signée Hans Erni pour la campagne de la votation pour l’AVS, 1947. Archives sociales suisses
«On recherche épargnants talentueux!» Panneau publicitaire au guichet de la Banque Raiffeisen de Ganterschwil (SG), 1975
«On recherche épargnants talentueux!» Panneau publicitaire au guichet de la Banque Raiffeisen de Ganterschwil (SG), 1975. e-pics
Cette activité s’avérant de plus en plus chronophage, la promotion de l’épargne par le corps enseignant s’érode dans la seconde moitié du 20siècle. Pour remplacer les collecteurs de fonds qu’étaient les écoles et les adultes, les banques s’adressent désormais directement aux jeunes. Dans son rapport annuel de 1948, la Banque cantonale de Zurich constate que les jeunes sont «particulièrement exposés aux dépenses irréfléchies», ce qui justifie la création d’un carnet d’épargne jeunesse. Il doit inciter les jeunes à utiliser leur argent de façon raisonnable grâce à des taux d’intérêt promettant la constitution d’un capital important même avec de petits versements, et en offrant des conditions attrayantes à une génération montante appâtée par des slogans peu inspirés comme «Qui commence par l’épargne construit un avenir qui gagne». À partir des années 1970, la vulnérabilité au moindre coup de marteau des nouvelles tirelires en plastique distribuées par les banques et la remise de leur clé à l’épargnant mettent à mal une assiduité à l’épargne désormais surannée.
Équilibrer son budget reste un défi pour toutes les générations, qui constatent que leurs économies ne suffisent généralement pas à réaliser tous leurs rêves. La moralité de la chanson en dialecte bernois Sidi Abdel Assar vo El Hama de Mani Matter résume bien la situation: «Ah, si j’avais commencé à économiser plus tôt!»

La Suisse, pays des banques

12.06.2026 08.11.2026 / Musée national Zurich
La Suisse compte parmi les plus importantes places financières au monde. Mais qu’est-ce qui fait d’elle le «pays des banques»? Cette exposition illustre à quel point le secteur bancaire est ancré dans l’identité de la Suisse et revient sur son évolution à travers des objets remarquables. Les prêteurs juifs, les marchands lombards et, plus tard, les officines de change en ville posèrent les bases de la place financière suisse actuelle. Retraçant les développements historiques du secteur, cette exposition invite également à réfléchir au rôle actuel de la Suisse comme pays des banques.

Autres articles