Panneau de bienvenue à l’entrée de la ville de Berne. Créée en 1852, elle compte aujourd’hui plus de 4000 habitants, dont de nombreux descendants de colons suisses.
Photo: Benno Gut

La Suisse hors de ses frontières

Il y a 150 ans, la Suisse n’était pas un pays prospère. Nombre de ses habitants s’exilèrent à la recherche de terres, de richesse et de liberté religieuse. Certains émigrés fondèrent des colonies et leur donnèrent le nom de leur cité d’origine. C’est pourquoi on trouve aujourd’hui des villes du nom de Berne, Zurich ou encore Fribourg à travers le monde.

La migration est au cœur de l’actualité. Nombreux sont les hommes et les femmes qui viennent en Europe – aussi en Suisse – à la recherche d’une vie meilleure. Toutefois, au XIXe siècle, le flux migratoire allait plutôt dans le sens opposé: de la Suisse majoritairement agricole vers d’autres continents. Certaines autorités cantonales encourageaient même le départ des habitants, se débarrassant ainsi des indésirables et des pauvres, tandis que dans d’autres cantons, au contraire, émigrer était interdit. Des agences ou des recruteurs attiraient les gens avec de fausses promesses. Le plus souvent, c’est eux qui tiraient profit de la situation et laissaient les migrants tomber dans la misère. Mais les colons étaient souvent aussi les marionnettes des politiques. Certains gouvernements utilisaient la colonisation par les Européens pour expulser des peuples primitifs, tels que les Indiens d’Amérique et d’Amérique latine ou encore les Tatars.

Le XIXe siècle, grande période d’émigration

Catastrophes climatiques, crises agricoles et changements sociétaux et économiques ont également favorisé l’émigration. En Suisse, l’industrialisation dans le secteur textile avait connu un essor précoce. Après la levée d’un embargo économique décrété par la France contre l’Angleterre, la Suisse fut elle aussi inondée de textiles bon marché. De nombreux travailleurs perdirent leur travail, en particulier les artisans. En 1815, l’éruption du volcan Tambora en Indonésie dégagea une telle masse de cendres qu’en Europe, une partie des rayons du soleil fut bloquée. L’année 1816 reçut le nom d’«année sans été». Cela entraîna des pertes de récoltes, qui engendrèrent à leur tour hausse des prix, pauvreté de masse, famines et émigration.

Peinture de Hans Bachmann réalisée en 1911 et représentant l’émigration.
Musée national suisse

Nova Friburgo au Brésil

C’est à cette époque que la colonie suisse Nova Friburgo vit le jour au Brésil. L’accord entre le gouvernement du canton de Fribourg et le roi du Brésil fut scellé le 16 mai 1818. Plus de 2000 personnes, en majorité originaires du canton de Fribourg mais aussi d’autres cantons, se portèrent volontaires pour l’émigration. Les «apatrides» furent expulsés par les autorités.

Le Brésil avait besoin de main-d’œuvre car l’abolition de l’esclavage était en cours et les Suisses avaient la réputation d’être de bons artisans et soldats. Par ailleurs, les émigrés devaient contribuer à rendre plus «blanc» ce pays d’Amérique du Sud. Le roi lui-même attribua donc aux colons des terres dans l’arrière-pays, à environ 150 km de Rio de Janeiro. Le terrain vallonné et les conditions climatiques étaient censés leur rappeler leurs Préalpes natales. Les colons obtinrent quelques terres, une habitation provisoire et dix ans d’exonération d’impôts. Ce fut du moins le cas de ceux qui arrivèrent vivants en Amérique du Sud. Car le représentant du gouvernement fribourgeois qui se chargea d’organiser l’émigration tira profit de la situation et fit main basse sur la plupart de l’argent. Les colons durent attendre les navires durant des semaines en Hollande dans de mauvaises conditions. La fatigue due à la durée de la traversée et à la pénibilité du voyage à l’intérieur des terres fut pour beaucoup fatale. Bientôt, les terrains escarpés et rocheux de Nova Friburgo s’avérèrent impropres à l’activité agricole. On laissa aux colons le choix de rester ou de partir plus loin exploiter une terre plus fertile. Ainsi, après plusieurs années, quelques Suisses réussirent effectivement à cultiver le tabac, la canne à sucre et le café. Nova Friburgo s’enrichit grâce aux plantations de café alentours et, plus tard, à l’industrie textile. Aujourd’hui, Nova Friburgo est la capitale brésilienne de la lingerie.

Nova Friburgo se trouve à environ 150 km de Rio de Janeiro, dans l’arrière-pays brésilien.
Photo: Benno Gut

Nova Friburgo est la capitale brésilienne de la lingerie. L’industrie textile a créé environ 20 000 emplois dans la région.
Photo: Benno Gut

Zürichtal en Crimée

La colonie Zürichtal en Crimée fut fondée contre la volonté des autorités zurichoises. À la fin du XVIIIe siècle, à Zurich, la population rurale était gouvernée par les familles patriciennes de la ville. Émigrer était interdit. Mais après quelques années florissantes, l’industrie du textile et du tissage s’effondra. De nombreux tisseurs, fileurs, paysans et artisans voulurent fuir la misère. À cette époque, on encourageait la création d’une colonie en «Nouvelle Russie», la péninsule ayant été annexée par l’Empire russe en 1783. Le Tsar promettait terres, exonération fiscale et exemption du service militaire.

Ainsi, en 1803, soixante familles suisses partirent sur le Danube en direction de la mer Noire, sous les ordres du commandant Hans Caspar Escher, le grand père d’Alfred Escher. Après un voyage long et frugal tout au long de l’hiver, elles atteignirent à bout de force le sud de la Crimée et s’installèrent dans un village délaissé par les Tatars. Elles l’appelèrent Zürichtal, y construisirent des fermes, cultivèrent des terres arables et des vignobles. Plus tard, les colons allemands arrivèrent. Après la révolution d’octobre, en 1917, le village devint un sovkhoze. 1930 marqua le début de la répression contre les Allemands et les Suisses de Crimée. Ils durent abandonner récoltes, habitations et fortune et furent déportés en Sibérie. En 1945, la ville de Zürichtal fut renommée Zolotoe Pole, littéralement «le champ doré». Aujourd’hui, elle est habitée par des Tatars de Crimée, des Russes et des Ukrainiens. Seules les quelques fermes et pierres tombales qui ne furent pas utilisées pour la construction de murs délimitant les cultures rappellent les premiers colons suisses.

En 1945, la ville de Zürichtal fut renommée Zolotoe Pole, littéralement «le champ doré».
Photo: Benno Gut

Il ne reste aujourd’hui plus grand-chose de l’ancienne colonie suisse. Le «champ doré» sert avant tout de pâturage pour les vaches des quelques personnes qui vivent encore dans la ville.
Photo: Benno Gut

Mennonites et Amish aux États-Unis

Au contraire, dans la petite ville de Berne, dans le Midwest des États-Unis, l’héritage suisse est encore bien présent. On le remarque à la Muensterberg Clocktower, réplique exacte de la Tour de l’Horloge de la capitale suisse. La «First Bank of Berne» est, quant à elle, construite dans le style d’un chalet. De nombreux noms suisses ornent par ailleurs les affiches et les enseignes de magasins.

À la moitié du XIXe siècle, la recherche de liberté religieuse et l’exemption de service militaire furent à l’origine de la création de Berne aux États-Unis. En Suisse, la communauté religieuse des Mennonites vivait de manière reculée dans des fermes isolées, pratiquait le baptême des adultes et refusait le service militaire. Bien que les Mennonites n’étaient officiellement plus persécutés, en 1852, environ 70 d’entre eux partirent de Moutier, dans le Jura bernois, à destination de l’Amérique. Ils trouvèrent des terres bon marché, qui étaient pour la plupart sauvages et marécageuses, dans l’État de l’Indiana. Les émigrés les défrichèrent et luttèrent contre des ours, des loups et diverses maladies. Lorsque, plus tard, la ligne de chemin de fer fut construite, la colonie put être reliée aux villes alentours. En 1871, elle fut officiellement reconnue comme la ville de «Berne». Les colons y cultivèrent la terre et pratiquèrent l’artisanat. Berne devint la capitale du meuble en Indiana.

Tout autour, des familles Amish s’installèrent. Cette communauté religieuse aux règles rigoureuses, qui tire son nom du Suisse Jacob Ammann, vit selon les règles de l’Ancien Testament et n’utilise ni moteur, ni électricité, ni Internet. De temps à autre, on voit des Amish traverser la ville en calèche. Ces derniers évitent le plus possible tout contact avec leurs voisins, les descendants des pères fondateurs mennonites. Bien que les deux communautés dérivent du mouvement anabaptiste et aient des racines suisses.

Un air de Suisse en Amérique: la Muensterberg Clocktower fut construite sur le modèle de la Tour de l’Horloge de Berne en Suisse.
Photo: Benno Gut

Une image emblématique des rues de Berne, en Indiana: les Amish utilisent les typiques calèches noires, avec leurs roues sans pneus.
Photo: Benno Gut

La Suisse ailleurs

Forum Schweizer Geschichte Schwytz

13.04. - 29.09.19

Environ 752’ 000 Suissesses et Suisses vivent à l’étranger. On les désigne aussi, en référence aux quatre régions linguistiques de la Suisse, comme la « Cinquième Suisse ». L’Organisation des Suisses de l’étranger OSE s’attache à défendre les droits politiques des Suisses de l’étranger et à tisser des liens entre eux et avec leur patrie. L’exposition prévue en collaboration avec l’OSE met en lumière son histoire tout en accordant une place particulière aux histoires d’émigrés hier et aujourd’hui.

Petra Koci
Petra Koci est journaliste indépendante et auteure. Dans son livre Weltatlas der Schweizer Orte, elle présente des colonies fondées par des Suisses sur cinq continents.

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