Tramway électrique à Montreux vers 1890.
Tramway électrique à Montreux vers 1890. Musée national suisse

Électri­fi­ca­tion 2.0.

Le changement climatique contraint la Suisse aussi à adopter rapidement les énergies renouvelables. L’électrique a le vent en poupe, ce qui rappelle la vague d’électrification qui a submergé notre pays il y a fort longtemps, à la fin du XIXe siècle. Peut-on dresser des parallèles avec cette époque? Traversons-nous actuellement une période d’électrification 2.0?

Dominik Landwehr

Dominik Landwehr

Dominik Landwehr est un scientifique de la culture et des médias et vit à Zurich.

En 1879 déjà, le propriétaire de l’hôtel Engadin Kulm à Saint-Moritz – qui deviendra plus tard le Badrutt’s Palace – crée la surprise avec une nouveauté pionnière: en lieu et place des lanternes à gaz, des lampes électriques diffusent dans son établissement une lumière constante et agréable. L’innovation fait sensation, offrant un puissant argument commercial à l’hôtel de luxe. Le courant symbolise alors le progrès. Loin de se limiter à l’éclairage, la marche triomphale de l’électricité modifie en profondeur la locomotion et l’industrie: si les machines à vapeur fonctionnant au charbon sont lourdes et chères, les récents moteurs électriques sont peu volumineux et bon marché. En outre, ces dispositifs ouvrent la voie à un essor économique sans précédent, car ils sont désormais accessibles aux usines et ateliers de taille réduite.
Des voitures, des chevaux et des tramways (électriques) se pressent sur la place de la gare à Zurich, vers 1930.
Des voitures, des chevaux et des tramways (électriques) se pressent sur la place de la gare à Zurich, vers 1930. Musée national suisse
Cette révolution profite également au chemin de fer, à commencer par les petits trains et tramways. Dès 1914, 62 % du réseau ferroviaire à voie étroite fonctionne à l’électricité. Entre 1880 et 1920, le chemin de fer de montagne vit un véritable boom en Suisse avec la multiplication des funiculaires et des trains à crémaillère, dont une part toujours plus grande est propulsée électriquement.
L’automotrice n° 2 du train Viznau-Rigi électrifiée en 1937 – photographie prise vers 1990.
L’automotrice n° 2 du train Viznau-Rigi électrifiée en 1937 – photographie prise vers 1990. ETH-Bibliothek
L’automotrice électrique BCFe 4/4, n° 18, du chemin de fer de Centovalli passe devant l’église paroissiale de Tegna le 24 août 1925.
L’automotrice électrique BCFe 4/4, n° 18, du chemin de fer de Centovalli passe devant l’église paroissiale de Tegna le 24 août 1925. Musée suisse des transports
Le réseau ferroviaire adopte également très rapidement cette énergie. Si, en 1913, 7 % seulement des lignes à voie normale sont électrifiées, cette part atteint 55 % dès 1928, puis 66 % en 1933. En 1939, 93 % du trafic ferroviaire est déjà alimenté par l’électricité. L’évolution observée est similaire pour les cuisinières, les fours et les machines à laver.
La MFO (Maschinenfabrik Oerlikon) teste le courant alternatif monophasé avec la locomotive Ce 4/4 II sur le tronçon d’essai Zurich Seebach-Wettingen.
La MFO (Maschinenfabrik Oerlikon) teste le courant alternatif monophasé avec la locomotive Ce 4/4 II sur le tronçon d’essai Zurich Seebach-Wettingen. Musée suisse des transports
Le rythme soutenu de l’électrification du quotidien helvétique s’explique par une raison particulière: la Suisse ne possède pas de charbon, qui a longtemps constitué la principale source d’énergie. Le pays est largement tributaire de ses importations depuis l’Allemagne et la France – les deux guerres mondiales ont d’ailleurs mis en évidence sa vulnérabilité et sa dépendance. Après la Seconde Guerre mondiale, l’importance du charbon recule alors que la consommation de pétrole bondit, notamment en raison du développement du transport individuel, à savoir de l’automobile, et des chauffages au fuel qui prennent la relève du charbon. Entre 1950 et 1960, le nombre de véhicules a triplé en Suisse.
Automobile à une station-service, entre 1950 et 1960.
Automobile à une station-service, entre 1950 et 1960. Musée national suisse
Et ce sont justement dans ces deux domaines que la situation évolue aujourd’hui: les voitures électriques gagnent toujours plus de terrain. Les bâtiments neufs sont de plus en plus chauffés avec des pompes à chaleur, tandis que les cellules solaires produisant de l’électricité fleurissent sur les toits. Dans le jargon spécialisé, on parle de photovoltaïque (PV en abrégé). Traversons-nous ainsi une sorte de période d’électrification 2.0? – Oui, tout à fait, affirme Urs Muntwyler. Après avoir géré un bureau d’ingénierie, l’homme est depuis onze ans professeur de photovoltaïque à la Haute école spécialisée bernoise à Burgdorf. Urs Muntwyler compte parmi les pionniers dans le domaine de l’énergie solaire. Il est l’un des fondateurs de la «Tour de Sol», manifestation qui, dans les années 80, présentait chaque été les performances des véhicules électriques. On pouvait alors y voir des prototypes construits par des bricoleurs idéalistes. Des voitures électriques utilisées chaque jour sur les routes suisses? Ce qui était à l’époque le rêve de quelques écologistes est aujourd’hui devenu réalité. L’industrie automobile mise sur l’électricité. L’Union européenne ne veut plus autoriser de véhicules neufs roulant à l’essence ou au diesel à compter de 2035; le changement devrait s’intensifier au cours des prochaines années.
Automobile solaire construite et conduite par Wolfgang Schleich: il décrochera la troisième place avec ce véhicule lors du premier «Tour de Sol» en 1985.
Automobile solaire construite et conduite par Wolfgang Schleich: il décrochera la troisième place avec ce véhicule lors du premier «Tour de Sol» en 1985. Musée national suisse
Participant au «Tour de Sol» le 27 juin 1985.
Participant au «Tour de Sol» le 27 juin 1985. ETH-Bibliothek
Muntwyler nous en dit plus sur le contexte politique: la Stratégie énergétique 2050, approuvée par le peuple suisse lors d’une votation en 2017, avait d’abord pour objectif de proposer une alternative aux cinq centrales atomiques. Les Perspectives énergétiques 2050+ ont apporté des améliorations: il s’agit maintenant de remplacer les énergies fossiles, parmi lesquelles on compte tout d’abord les carburants et le fuel, mais aussi le gaz, relativement écologique. À l’époque, une certaine pression pesait sur la Suisse et cela est toujours le cas aujourd’hui: la première électrification visait à réduire la dépendance vis-à-vis du charbon. C’est également de cela qu’il est question actuellement: pour ne pas être tributaire des importations d’électricité, la Suisse doit initier un changement. Les centrales à gaz à cycle combiné pourraient certes apporter une aide à court terme, mais le gaz est aussi une énergie fossile et il génère du CO2. Le développement à marche forcée du photovoltaïque apporte une solution. Si ce dernier produit d’ores et déjà une quantité nettement supérieure à celle prévue il y a dix ans, les compteurs de l’éolien et de la géothermie sont quasiment à zéro.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que le carburant est rationné, les véhicules électriques fleurissent. La photo de cet utilitaire fonctionnant à l’électricité a été prise en octobre 1941 lors d’une exposition de produits de substitution.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que le carburant est rationné, les véhicules électriques fleurissent. La photo de cet utilitaire fonctionnant à l’électricité a été prise en octobre 1941 lors d’une exposition de produits de substitution. Musée national suisse
Il reste toutefois un problème à surmonter à cet égard: équiper une habitation de cellules solaires et d’une pompe à chaleur n’est guère suffisant si l’énergie produite s’échappe en raison de l’état médiocre de l’isolation. Ainsi, l’assainissement des maisons anciennes constituera un axe prioritaire au cours des prochaines années. Dans le domaine énergétique, nous sommes à l’aube d’un bouleversement historique. Dans ce cadre, il est utile de jeter un regard vers le passé: au début du XXe siècle, la Suisse a fait avancer l’électrification à un rythme extrêmement rapide. Cela représente un atout: le pays profite d’une énergie propre grâce à l’électricité issue de l’hydraulique. Forts de cette expérience, nous devrions aisément répéter le succès d’autrefois, même si nous ne faisons plus figure de pionniers depuis longtemps et qu’il existe quelques freins, assure Urs Muntwyler. Et pour cause: une fois qu’une technologie a été introduite et qu’elle est arrivée à maturité, il est facile d’en tirer des bénéfices.
Pour la construction de la centrale hydraulique d’Ackersand en Valais, un tube de force est hissé au sommet de la montagne, vers 1922.
Pour la construction de la centrale hydraulique d’Ackersand en Valais, un tube de force est hissé au sommet de la montagne, vers 1922. Musée national suisse
Construction du barrage de la Grande Dixence entre 1905 et 1961.
Construction du barrage de la Grande Dixence entre 1905 et 1961. Musée national suisse

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