D'un petit village tessinois au centre de Londres : l'ascension fulgurante du roi de la glace Carlo Gatti. Illustration de Marco Heer.
D'un petit village tessinois au centre de Londres : l'ascension fulgurante du roi de la glace Carlo Gatti. Illustration de Marco Heer.

Le «roi de la glace» venu du Tessin

Carlo Gatti a quitté sa vallée tessinoise pour s’installer à Paris, puis à Londres. Tout premier vendeur de crème glacée à l’emporter, il a fini par devenir le maître glacier incontesté dans l’Angleterre victorienne.

Michael van Orsouw

Michael van Orsouw

Michael van Orsouw est docteur en histoire, poète et écrivain. Il publie régulièrement des ouvrages historiques.

Vous aimez les glaces? Vous adorez la glace sous toutes ses formes, comme la majorité de nos compatriotes? Si le premier à l’avoir rendu accessible aux gens simples était Suisse, il avait émigré bien loin de son pays natal: son nom était Carlo Gatti. Le «roi de la glace» voit le jour en 1817, année de disette, dans le petit village de Marogno au cœur du val Blenio. La vie dans les montagnes tessinoises y est alors austère et modeste. Qui ne se contentait pas de subsister n’avait qu’une seule possibilité: l’émigration. C’est ce à quoi aspire Carlo Gatti, élève médiocre, devant sans cesse subir le fouet de l’instituteur du village. Dès l’âge de 13 ans, il décide de quitter la terre qui l’a vu naître. Certains récits relatent qu’il n’avait que 12 ans et ne savait même pas écrire. La biographie de Carlo Gatti mêle certes fantasme et réalité.
Le val Blenio au Tessin, photographie du milieu du XXe siècle.
Le val Blenio au Tessin, photographie du milieu du XXe siècle. ETH Bibliothek Zurich
Mais tous s’accordent sur le fait que l’adolescent fuit le Tessin pour rejoindre Paris, où vivent déjà des membres de sa famille. En véritable épicurien, il aime jouer de l’argent et multiplier les projets et les expériences, même si les échecs se succèdent. Il se lance par exemple dans la vente de marrons grillés, très appréciés au Tessin, mais dont personne ne veut à Paris. De ses erreurs, Carlo Gatti apprend toutefois ce que l’école n’a pu lui apporter: se montrer innovant et le faire savoir à sa clientèle. À 30 ans, il choisit d’emménager à Londres, où l’Empire britannique prospère. Il tient un camion de vente dans le quartier de Holborn, où il propose des gaufres et du café, et toujours des marrons. Cette zone assez pauvre est surtout peuplée d’immigrés irlandais mais aussi italiens, qui tentent, à l’instar de Gatti, de joindre les deux bouts dans la grande ville.
Le «roi de la glace» tessinois, Carlo Gatti, vers 1870.
Le «roi de la glace» tessinois, Carlo Gatti, vers 1870. Wikimedia
Petit à petit, notre homme continue de forger son destin. Deux ans après son arrivée, il ouvre avec un compatriote tessinois, Battista Bolla, un café. Et un an plus tard, en 1850, les deux compères ajoutent la production de chocolats à leur affaire: les Tessinois «Gatti & Bolla» torréfient le cacao dans la vitrine de leur boutique – un spectacle qui se révèle efficace pour attirer le chaland. À l’intérieur, ils proposent en outre des sucreries, comme des gaufres, des chocolats, des boissons chaudes et de petits encas. Une innovation de Gatti vient compléter l’offre: il vend des crèmes glacées qui, pour la première fois, ne sont plus réservées aux monarques et aux plus fortunés, mais désormais accessibles à tout un chacun. Il démocratise le plaisir de l’ice cream. Pour cela, Gatti ne recule devant aucune dépense: et pour cause, en ce temps, il n’y a ni réfrigérateur ni sorbetière. Il importe donc de la glace de Norvège par bateau et fait creuser des trous de 10 mètres de large et 13 de profondeur dans le sol sur Regent’s Canal. Cela lui permet ainsi de conserver les aliments congelés au frais avant l’ère de l’électricité. Il fait de plus venir une machine à glace de France, où la production de ces gourmandises, qui sont certes l’apanage des nantis et des bourgeois, est déjà bien développée.
Embarquement de blocs de glace en Norvège, au XIXe siècle.
Embarquement de blocs de glace en Norvège, au XIXe siècle. Wikimedia
Le premier succès est au rendez-vous quand Gatti baisse les prix et engage une opération promotionnelle: comme son nom l’indique, sa «penny ice» ne coûte pas plus d’un penny. Gatti a tôt fait d’employer des centaines de vendeurs de glace italiens dans tout Londres et fait figure de véritable «roi de la glace» incontesté dans la capitale. Lorsque l’Exposition universelle fait sensation à Londres en 1851, il réussit pour ainsi dire tous les examens manqués par le passé: il crée l’événement en présentant avec Battista Bolla une machine permettant de préparer automatiquement des crèmes glacées! Leur ascension est alors fulgurante: ils ouvrent d’innombrables cafés et glaciers, ainsi qu’un établissement de traiteur qui fournit une clientèle privée, mais aussi des restaurants, des épiceries et même des hôpitaux. Gatti & Bolla disposent en outre de tout un parc de voitures à cheval. Dans les cafés, Gatti mise sur une cuisine simple dont les plats à prix modéré sont inspirés de recettes d’Europe continentale. Le (soi-disant) adolescent analphabète est donc devenu en quelques années millionnaire, puis multimillionnaire!
Carlo Gatti a popularisé le plaisir des crèmes glacées: scène de rue en 1877 à Londres.
Carlo Gatti a popularisé le plaisir des crèmes glacées: scène de rue en 1877 à Londres. Wikimedia
En 1854, un vaste incendie ravage leur maison-mère, mais Gatti et Bolla ont de la chance dans leur malheur: ils sont bien assurés. La somme remboursée leur permet de fonder d’autres cafés et Gatti commence à se diversifier. Il tente le pari risqué d’ouvrir des music-halls, des salles de billard et des dancings – une entreprise encore une fois couronnée de succès: aussi bien «Gatti’s Palace of Varieties», que «Gatti’s in the Arches» ou «Charing Cross Hall» deviennent des lieux de rencontre à la mode pour une jeunesse avide de divertissement. Gatti prend la nationalité britannique. Mais il n’oublie pas pour autant son Tessin natal, auquel il témoigne son attachement en aidant des émigrés suisses. Il attire de nombreux Tessinois, que ses établissements font vivre. Dans les quartiers londoniens de Strand Area, Holborn, Lambeth et Islington fleurissent de véritables colonies tessinoises grâce aux multiples activités du glacier.
Carlo Gatti se lancera plus tard dans la branche du divertissement.
Carlo Gatti se lancera plus tard dans la branche du divertissement. British Library
En 1871, Carlo Gatti retrouve enfin son val Blenio, quitté lorsqu’il avait à peine 12 ou 13 ans. Désormais âgé de 54 ans, il y épouse sa deuxième femme, Marietta Andreazzi, qui n’a que 23 ans. L’homme d’affaires siège au Grand Conseil aux côtés des libéraux pendant deux législatures, où il défend énergiquement la construction de la route du col du Lukmanier. Par cette mesure, il entend permettre aux habitants de survivre dans le val Blenio sans avoir à émigrer, malgré sa propre expérience positive de l’exil. Carlo Gatti perd la vie à l’âge de 61 ans dans un accident. Un grand mausolée érigé au cimetière de Bellinzone rappelle aujourd’hui encore la mémoire de ce Tessinois au tempérament dynamique.

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