
Le lin, trame du commerce européen
Il fut un temps où la production et le commerce du lin était le gagne-pain de nombreuses populations en Europe, notamment en Suisse orientale. Une peinture de paysage très particulière venue des Pays-Bas, exposée au Kunsthaus de Zurich, illustre les dépendances et les relations internationales qui caractérisaient alors cette industrie.
Si ce peintre paysagiste était de son vivant considéré comme un «petit maître», dont les sujets se limitaient à la vie de tous les jours, ses œuvres ont séduit un large public, et nombre d’entre elles ont rejoint des collections prestigieuses. Il doit notamment sa postérité à nombre d’éminents admirateurs issus du monde des arts et de la littérature, comme Füssli ou Goethe.
Ses sujets rencontrant un succès certain auprès des acheteurs, Ruisdael ne s’en est que peu écarté. Ses paysages de forêts et de chutes d’eau étaient très appréciés. Mais ses nombreux tableaux représentant Haarlem, sa ville natale, et le blanchiment du lin, ont également marqué les esprits.
«Vue de Haarlem avec champs de blanchiment», exposé au Kunsthaus Zurich, se distingue parmi ces œuvres. Dans cette scène digne d’un décor de théâtre, le peintre capte d’abord le regard du spectateur avec d’immenses cumulus. Sur deux tiers de la surface du petit tableau, il célèbre le jeu des nuages, le ciel haut et lumineux, une étendue vaste si caractéristique du bord de mer. Illustrant la vue depuis les dunes situées devant Haarlem, Ruisdael adopte une perspective aérienne, très en vogue à l’époque dans la représentation des villes.
Ruisdael a représenté ses exquis jeux de lumière à maintes reprises. Outre les toiles de lin, il les a conjugués à des embruns, des champs de céréales ou encore au tronc d’un bouleau.
Ce savoir-faire pictural a résolument de quoi séduire. Mais au-delà de sa valeur esthétique, le tableau de Ruisdael raconte énormément de choses. Il nous renseigne sur la société dans laquelle il a été créé, reflétant notamment le contexte idéologique et économique de l’époque. Le blanchiment des toiles de lin n’est pas un sujet anodin. Représentée au centre du tableau, cette scène évoque une pierre angulaire de l’histoire économique européenne.
Après avoir obtenu leur indépendance de l’Espagne des Habsbourg au XVIIe siècle, les Pays-Bas étaient devenus le moteur économique de l’Europe. Une constitution libérale, et la liberté de culte en particulier, contribuèrent à l’essor de la nation: des érudits et réfugiés religieux, venus notamment des Flandres, s’y établirent et y diffusèrent leurs connaissances. La flotte navale joua également un rôle décisif dans la position dominante des Pays-Bas, qui régnèrent bientôt sur toutes les mers du globe. Ce n’est toutefois pas à la confection de voiles que les toiles si blanches, comme on les retrouve dans l’œuvre de Ruisdael, étaient destinées. Le lin de qualité supérieur constituait en effet une marchandise précieuse pour le commerce colonial triangulaire naissant.
L’historien Philipp Rösner relève qu’à partir du XVIe siècle, des régions entières d’Europe étaient impliquées dans la production et la vente de toiles de lin: le sud de l’Allemagne en particulier, où la puissante famille augsbourgeoise des Fugger bâtit sa fortune, mais aussi la Silésie, l’Écosse, l’Irlande et la Suisse. Sans cette activité, l’histoire économique de nombreux pays et provinces aurait suivi un tout autre cours. Saint-Gall s’établit comme haut lieu de l’industrie textile dès le milieu du XVe siècle, détrônant la ville de Constance, qui dominait alors la production toilière dans la région.
L’ennoblissement du lin, à savoir le blanchiment représenté par Ruisdael, jouait un rôle décisif dans la création de valeur. Ce traitement, reposant sur un processus photochimique complexe, était effectué sur des terrains herbeux que les villes réservaient à cet usage. On y étendait les bandes de toiles, dont la longueur pouvait atteindre quatre-vingts mètres. Une méthode qui avait également cours à Saint-Gall, comme en témoigne le «cycle des toiles» immortalisé dans un tableau anonyme. Cette représentation, relativement grossière, avait sans doute davantage vocation à devenir un support publicitaire qu’une œuvre artistique.

Mais il évoque avant tout une source cruciale de richesse pour les Pays-Bas. Outre la construction d’églises imposantes, comme la cathédrale Saint-Bavon représentée au loin dans le tableau de Ruisdael, l’industrie du blanchiment de lin de Haarlem entraîna une véritable explosion en matière de production artistique. Le «siècle d’or» néerlandais vit naître quantité de grands peintres, à l’instar de Vermeer ou de Rembrandt, contemporains de Ruisdael. Le luxe d’une classe de nouveaux riches fut célébré dans d’opulentes natures mortes. Quant à notre peintre paysagiste, il présentait aux riches citoyens, sous un angle majestueux, la main-d’œuvre travaillant à leur avantage. Notons que la représentation miniature de ce dur labeur, pénible et non réglementé, ne doit rien au hasard: il convenait en effet de ne pas gâcher l’esthétique du tableau par des détails gênants.


