
Le cas de la frontière à la Testa Grigia
La construction d’un téléphérique allant du hameau italien Breuil jusque sur la Testa Grigia interpella en 1937 les autorités fédérales: le terminus se trouvait dans un territoire sensible, celui de la frontière italo-suisse.rn
Deux ans après le début des travaux, la S.A. Cervino s’adressa aux représentations suisses à l’étranger, localisées à Turin et Rome : la direction du chantier voulait maintenant entamer le tronçon supérieur du téléphérique. Le terminus du téléphérique devait être placé sur la Testa Grigia, un promontoire rocheux dépassant du glacier. La frontière nationale italo-suisse passait en plein centre de ce promontoire. Le projet de construction concernait par conséquent la zone frontalière, un endroit particulièrement sensible en 1937: à l’époque, la Suisse entretenait, avec le régime fasciste de Mussolini, des relations houleuses qui oscillaient entre complaisance et distanciation.
L’existence d’une station d’arrivée […], donnant accès à de vastes champs de ski situés en Suisse, semble présenter en outre quelque danger au point de vue du contrôle de la frontière […].
Du point de vue du Conseil fédéral et des autorités concernées, il était avantageux que la station supérieure du téléphérique se trouve en partie sur le sol suisse. Cela permettait d’avoir un certain contrôle sur les opérations en cours sur le promontoire rocheux. C’est pourquoi on assura à l’entreprise de construction italienne en mai 1937 qu’on lui accorderait la concession nécessaire.
Espace et temps
Cet article avait été publié initialement dans la rubrique «Espace et temps» du site de l’Office fédéral de topographie swisstopo. Des chapitres passionnants de l’histoire cartographique y sont régulièrement présentés.
Des travaux débutés discrètement
Comme le rapporta l’inspecteur de la Direction générale des douanes, les Italiens partaient du principe que les travaux sur la Testa Grigia ne regardaient pas la Suisse. Un «repère de démarcation en cuivre, retrouvé dans la roche de la Testa Grigia» prouvait en effet que: «La totalité de la station supérieure du téléphérique se trouvait sur le sol italien rendant toute négociation supplémentaire avec les autorités suisses superflue.»
Mais les rectifications de K. Schneider ne permettaient pas de savoir où passait précisément la frontière. La frontière nationale italo-suisse sur la Testa Grigia n’était définie que par la ligne de partage des eaux. La partie où l’eau coulait de la cime au Rhône appartenait à la Suisse. La partie où l’eau regagnait le Pô faisait partie de l’Italie. Le fait que la ligne de partage des eaux dans la région de Testa Grigia servait de frontière était une règle séculaire dont la validité avait été à nouveau confirmée en 1931 par les deux États voisins.
En raison des travaux italiens entrepris sur la Testa Grigia, il était évident à l’automne 1937 que le tracé de la frontière devait être défini précisément le plus rapidement possible. Le Service topographique demanda à la Commission frontalière italo-suisse de trancher définitivement sur la question dès que le printemps aurait débarrassé le promontoire de la neige et que le temps plus clément permettrait une inspection. Celle-ci put enfin avoir lieu en avril 1938.
Après le dîner, le Commandant Lavizzari revint sur l’affaire, modifia sensiblement son point de vue et expliqua qu’il s’agissait d’un ‹malinteso›. […] Après bien des délibérations, nous nous accordâmes sur un tracé pour la frontière. Il est certain que nous devons et pouvons être satisfaits de cette ligne frontalière.
Dans le cas de la Testa Grigia, la question de la frontière entre l’Italie et la Suisse fut clarifiée de manière consensuelle. Cet accord permit enfin d’achever la ligne de téléphérique, celle-là même qui avait entraîné ce besoin de clarification: au bout de quatre ans de travaux, le téléphérique fut mis en service en mars 1939.


