
Napoléon est venu ici!
Le col du Grand-Saint-Bernard a toujours été célèbre comme point de franchissement des Alpes. Napoléon Bonaparte sut en tirer parti pour sa propagande personnelle.
Le cavalier est aisément reconnaissable: c’est Napoléon Bonaparte. L’auteur de ce tableau monumental n’est pas non plus un inconnu. Jacques-Louis David (1748–1825) figure parmi les poids lourds de l’histoire de l’art européenne. D’abord peintre de cour, il ne tarda pas à défendre les idéaux de la Révolution française, et vota même la décapitation du roi Louis XVI. Son tableau «Marat assassiné» (1793), peint à la demande de la Convention, est l’une des icônes de la Révolution française. Il mit ensuite sa carrière au service de l’ascension de Bonaparte au rang de premier consul, et finalement d’empereur (1804), faisant de sa peinture un vecteur de propagande.
Ce tableau est l’une de ses œuvres les plus significatives réalisées sur commande de Napoléon. La biographie de David est empreinte d’opportunisme et révèle les liens de dépendance dans lesquels étaient pris les artistes prémodernes.
À vrai dire, le titre est à peu près le seul lien direct entre la peinture et le col – ce qui n’a rien d’étonnant dans la mesure où David, contrairement à Napoléon, n’y a jamais mis un pied. Le paysage montagneux reste vague. Dans les détails aussi, le peintre a suivi son imagination. En témoignent les rochers, sur la gauche, où sont gravés les noms Bonaparte – Hannibal – Karolus Magnus, c’est-à-dire Charlemagne. Ces lettres ne sont pas le fruit du travail d’un tailleur de pierres, mais de la pure fantaisie de David.
Ces détails permettaient au peintre de faire de Bonaparte le maillon d’une illustre lignée. On sait aujourd’hui que c’est plutôt par le col de la Traversette que passa Hannibal, mais pour David et son public, cela n’avait aucune importance. Ses références étaient de nature artistique: il connaissait le tableau historique de Goya de 1771 représentant avec une splendeur toute baroque la traversée des Alpes de Hannibal. Par cette allusion, David chargeait son propre tableau de toute l’aura historique du col.
En reprenant le motif du cheval porté par le vent, David s’appuyait également sur plusieurs modèles de l’histoire de l’art. Gian Lorenzo Bernini, dit Le Bernin, avait insufflé une dynamique baroque aux portraits équestres statiques hérités de l’Antiquité. Sa statue du monarque Louis XIV était un travail de commande, qui cependant avait fortement déplu au roi. Étienne Maurice Falconet, qui partageait cette critique, surpassa Le Bernin et son maladroit cavalier en réalisant une audacieuse statue équestre de Pierre le Grand à Saint-Pétersbourg. Ce «Cavalier d’airain» fit fureur en Europe. De nombreuses répliques et gravures en circulaient, et David les connaissait lui aussi.
Mais en quoi, précisément, ce franchissement du Grand-Saint-Bernard pouvait-il servir la propagande napoléonienne? La réponse à cette question est à chercher du côté de la bataille de Marengo, près d’Alexandrie, dans le Piémont italien. En effet, c’est là que Bonaparte, dans la seconde des guerres dites de coalition qu’il mena contre les monarchies restantes en Europe, battit de très peu les Autrichiens emmenés par les Habsbourg, qu’il contraignit à abandonner le nord de l’Italie.
La victoire ne put être remportée que parce que le général Louis-Charles-Antoine Desaix était venu prêter main-forte à Napoléon avec l’armée du Rhin depuis Bâle, via le Saint-Gothard.
En choisissant de passer par le col du Grand-Saint-Bernard, Napoléon avait utilisé un avantage stratégique de cette route. Les Autrichiens s’attendaient à ce qu’il emprunte la route plus plate passant par le mont Cenis: Napoléon rejeta donc cette option. Il refusa aussi la route passant par le col du Simplon, créée par Kaspar Stockalper, et que Napoléon avait fait consolider après 1801. Pour une attaque par surprise, la route de Martigny via le Simplon était tout bonnement trop longue. De plus, la voie du Grand-Saint-Bernard permettait de changer d’itinéraire au dernier moment et de passer par Turin ou Alexandrie.
Mais revenons au col: contrairement à ce que peint David, il n’y a jamais eu là-bas la moindre pierre portant l’inscription «Bonaparte». En revanche, l’hospice qui s’y trouve abrite un monument créé en 1806 par Jean-Guillaume Moitte, à la mémoire du général Desaix tombé pendant la bataille de Marengo. Napoléon a tenu à ériger ce mausolée à cet endroit, alors que Desaix n’a jamais vu le col. Ce qui montre une fois de plus que Napoléon voulait surtout associer le col à ses hauts faits.
La population du village proche de Bourg-Saint-Pierre ne se priva pas de le faire savoir, elle que Napoléon avait éhontément mise à contribution pour passer le col avec tout son équipage, dont de lourds canons. Le dédommagement promis n’arriva qu’en 1984 sous la forme d’une petite plaque envoyée par le président français, François Mitterrand.
Les paysans de montagne faisant office de guides aux voyageuses et voyageurs sur les traces de Napoléon compensèrent le préjudice en racontant quantité d’anecdotes vengeresses. Ces événements trouvèrent un écho en littérature. Nul autre qu’Alexandre Dumas père, auteur à succès des romans «Les trois mousquetaires» et «Le comte de Monte-Cristo», raconta dans ses souvenirs de voyage en Suisse publiés en 1832 que lui-même avait gravi ce col situé à 2500 mètres d’altitude dans des conditions extrêmement difficiles, et que les paysans s’étaient moqués de Napoléon. Manifestement, Napoléon et sa suite avaient eu toutes les peines du monde à franchir ce passage, et le héros avait failli tomber dans l’abîme.
Alexandre Dumas avait de bonnes raisons d’égratigner la légende de Napoléon: son père, Thomas-Alexandre Dumas, originaire de Saint-Domingue, auquel on rend aujourd’hui hommage pour avoir été le premier général noir de l’armée napoléonienne, avait été remercié et privé de pension pour s’être opposé aux exactions de Napoléon en Égypte. Ce qui eut des conséquences dramatiques pour lui et sa famille. Il mourut précocement, et la jeunesse de Dumas fut marquée par la pauvreté.
Dumas n’acceptait pas non plus le nouvel essor du bonapartisme vers 1832, qui supposait d’oublier les batailles sanglantes par lesquelles Napoléon avait tyrannisé l’Europe. Sans oublier que ce n’était pas par plaisir qu’il avait entrepris son périple en Suisse, mais parce qu’il avait dû temporairement fuir la France en 1832 à cause de ses positions politiques.
Dumas ne fut pas le seul à livrer un récit du franchissement du col par Napoléon bien plus réaliste que le tableau de David: Adolphe Thiers, homme politique et futur président français (à partir de 1871), l’évoqua lui aussi dans un ouvrage historique de 1845.
Son récit inspira en 1848 le peintre Paul Delaroche, qui donna une vision presque caricaturale de Napoléon au Grand-Saint-Gothard. Dans son tableau, un Napoléon abattu et grelotant est assis sur une mule comme si Waterloo avait déjà eu lieu.


