Bossnak, rappeur zurichois, a fui la Bosnie en 1992 pour se réfugier en Suisse. Extrait de son clip «Sarajevo» de 2017, avec Ivica Petrušić. © The Rookiez, AtlazFilms

La guerre oubliée

Le déclenchement de la guerre en Yougoslavie, en 1991, semble avoir été oublié dans l’opinion publique suisse. Pourtant, il n’a pas été sans conséquences pour les personnes originaires de cette région vivant en Suisse, qui ont été stigmatisées pendant la guerre, mais aussi après. Les migrations qui ont suivi la dislocation de la Yougoslavie continuent d’imprimer leur marque sur la culture et le quotidien suisses.

Jelica Popović

Jelica Popović

Jelica Popović a étudié la germanistique, l’histoire de l’Europe de l’Est et la littérature BCMS. Sa thèse portait sur la notion de «Balkan» et le discours sur les Balkans dans le rap post-yougoslave. Elle est collaboratrice scientifique à la Haute école pédagogique de Zurich et traductrice indépendante.

«L’Europe n’avait plus connu de conflit armé depuis la dernière guerre mondiale», pouvait-on entendre dans l’émission d’actualités «10 vor 10» au moment de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Cette affirmation occulte les guerres de Yougoslavie de 1991 à 2001 et illustre la perception actuelle de ces guerres en Suisse. Or cette perception sélective agace et blesse la population suisse entretenant des liens avec l’espace post-yougoslave. Elle laisse un goût amer, suscite des sourires fatigués, voire un sentiment d’impuissance ou de colère. Voilà, en gros, les émotions provoquées par cet oubli de la guerre civile yougoslave. Pourquoi cette amnésie? Ou faut-il plutôt parler d’ignorance?

Rappel: les guerres de Yougoslavie

Les guerres de Yougoslavie éclatent en 1991 avec le démantèlement de la Yougoslavie socialiste. Après une courte guerre en Slovénie, les combats s’intensifient en Croatie, et surtout en Bosnie-Herzégovine à partir de 1992. Les troupes serbes, croates et bosniaques s’affrontent pour s’emparer des territoires et du contrôle politique. Sarajevo est assiégée pendant presque quatre ans. En 1995, les accords de Dayton mettent un terme à la guerre en Bosnie-Herzégovine. Au Kosovo, répression, soulèvement armé et ripostes violentes entraînent de nouveaux affrontements en 1998. Après des bombardements de l’OTAN, la Serbie se retire du Kosovo en 1999.

Ces événements se sont accompagnés de graves crimes de guerre: massacres, viols, camps, tortures, persécutions systématiques et assassinat de civils, hommes et femmes. Les opérations de «nettoyage ethnique» en Bosnie-Herzégovine se sont révélées particulièrement dramatiques. En juillet 1995, des unités de l’armée de la République serbe de Bosnie massacrèrent plus de 8000 hommes et garçons musulmans. Les tribunaux internationaux ont qualifié ces actes de génocide.

Avec les guerres et la dislocation de l’État multinational, l’idée d’une Yougoslavie pluriethnique et intégrative s'efface devant le principe de l’État-nation homogène, et se conforme ainsi à l’organisation européenne du territoire.
1991, la bataille de Vukovar s'achevait sur des images inoubliables de milliers de civils croates contraints à l'exil. Vukovar, bombardé pendant trois mois par l'armée yougoslave, est alors une ville détruite. Trois ans après, une équipe de Temps Présent est retournée en Croatie, à la rencontre d'une population meurtrie par la guerre. RTS
Quels sont les souvenirs des personnes originaires de l’(ex)-Yougoslavie vivant en Suisse? Le déclenchement des guerres de Yougoslavie a changé la manière dont les personnes ayant des racines en Yougoslavie et au Kosovo étaient perçues par le reste de la population suisse. Avant les guerres, elles étaient vues comme des semblables venues d’un autre pays d’Europe, et dont le travail était fort apprécié, notamment dans la gastronomie, la santé ou le bâtiment – mais avec la guerre, elles ont été stigmatisées. Pour quelles raisons?
Titre du rappeur neuchâtelois E-BYSS en featuring avec Edo Maajka. Dans ce titre, les deux MC évoquent la guerre en Bosnie, la condamnent et abordent ses conséquences. YouTube / ebyssop

De semblables à «Yougos»

Tout juste sortie de la guerre froide, «l’Europe» s’imaginait à tort à des années-lumière d’une nouvelle guerre. Au début des années 1990, près de 350 000 personnes ayant des racines en Yougoslavie vivaient en Suisse, ce qui en faisait un groupe fortement représenté dans l’ensemble de la population. Quand la guerre éclata, la Suisse fut donc directement et concrètement touchée. On craignait des conflits entre les «différentes ethnies» en Suisse, tandis que de nombreuses personnes y cherchèrent refuge sans avoir de statut assuré: des saisonnières et saisonniers, mais aussi et surtout des personnes qui avaient déjà de la famille établie en Suisse.
«Yougo» devint une insulte alors que ce mot signifie «sud» en bosniaque/croate/monténégrin/serbe (BCMS). Avec un patronyme en «-ić», il était tout à coup beaucoup plus difficile de trouver un travail, une place d’apprentissage, un appartement – idem avec les noms aux consonances albanaises. Quand elles recherchaient un logement, ces personnes ont parfois dû répondre à des questions déplacées en lien avec la situation politique dans leur pays d’origine.
Le rappeur Brazzo, ici avec Steveomentals, renverse dans son titre «Yougo» la connotation raciste de ce terme en un geste d’affirmation de soi. YouTube / Loft Records
Les personnes originaires de Yougoslavie se retrouvèrent reléguées non seulement au quotidien, mais aussi sur les plans politique et administratif. Jusqu’alors, la Yougoslavie faisait partie du «deuxième cercle», celui des «pays de recrutement traditionnels» avec lesquels la Suisse partageait des idées religieuses, culturelles et sociales, mais en 1991, elle a été classée dans le «troisième cercle». Aucune migration n’était prévue depuis les pays de ce «troisième» et dernier cercle. Les États successeurs de la Yougoslavie héritèrent donc du statut des «pays tiers» actuels, ce qui, pour les personnes établies en Suisse ayant des origines (post-)yougoslaves, signifiait par exemple qu’elles devaient avoir résidé dix ans en Suisse avant de pouvoir obtenir l’autorisation d’établissement C tant convoitée. Dans les offres d’emploi figurait généralement la mention: «seulement pour titulaires du permis C». Dans les médias, mais aussi dans la vie quotidienne, on parlait de plus en plus des «Balkans».
En mars 1998, des travailleuses et travailleurs d’ex-Yougoslavie manifestent à Lausanne pour obtenir une autorisation de séjour.
En mars 1998, des travailleuses et travailleurs d’ex-Yougoslavie manifestent à Lausanne pour obtenir une autorisation de séjour. Musée national suisse / ASL

Les «Balkans», un espace hors civilisation

L’historienne Maria Todorova a étudié l’évolution du concept de «Balkan» au fil de la dislocation de la Yougoslavie et de la couverture médiatique de ces événements en Europe occidentale: le terme de «Balkan» ne désigne pas uniquement une région géographique. Au contraire, il recèle une série de stéréotypes négatifs que l’historienne regroupe sous le terme de balkanisme. Les «Balkans» ont beau faire partie géographiquement de l’Europe, culturellement cette zone semble perçue comme extérieure au continent. Ce qui signifie que les «Balkans» se voient essentiellement dotés d’attributs négatifs que les «Européens d’Europe» et l’«Occident» refusent de voir en eux-mêmes, ou pensent avoir vaincus depuis longtemps. En d’autres termes, les «Yougos» seraient «agressifs», «barbares», «semi-civilisés», «semi-orientaux», «arriérés», «primitifs». Ces attributs ont une longue tradition. Mais en Suisse, ils ont été réactivés pendant les guerres de Yougoslavie dans les années 1990, et ils ont pris une nouvelle dimension. En réaction, les personnes déjà stigmatisées par leurs origines du fait des guerres de Yougoslavie, qu’elles aient résidé en Suisse avant la guerre ou qu’elles s’y soient réfugiées, ont tenté de se faire remarquer le moins possible. Elles ont réagi à ces représentations discriminatoires en se suradaptant et en parlant aussi peu que possible de leur traumatismes (à l’exception peut-être de quelques footballeurs). En effet, l’opinion prédominante était: «Chez vous, c’est (c’était) la guerre parce que vous êtes “agressifs”, “barbares”, “semi-civilisés”, “semi-orientaux”, “arriérés”, “primitifs”.» Autant de clichés qui résonnent aujourd’hui encore. Pour y réagir, différentes stratégies sont possibles: soit la surcompensation, qui consiste à se suradapter et à se fondre pour ainsi dire dans le décor, soit l’identification à outrance avec ces qualificatifs, en leur donnant une valeur positive.
Jeu sur les clichés: dans son titre «Ok, ok», le Zurichois MC Hero surjoue le combo «Balkan, jogging, bijoux, BMW». YouTube / MC Hero ft. Drini
Quand la guerre en Ukraine a éclaté, le grand public et les milieux politiques suisses ont réagi avec solidarité, émotion et empathie en instaurant notamment le statut S. Une guerre ne venait-elle pas d’éclater en «Europe»? On peut dès lors s’interroger sur l’oubli, dans l’opinion publique helvétique, des guerres de Yougoslavie. Car les communautés post-yougoslaves de Suisse n’ont oublié ni la guerre, ni la stigmatisation, ni la stéréotypisation – qui font encore et toujours partie de leur quotidien. Être européenne ou européen, ça veut dire quoi? Les post-Yougoslaves seraient-ils trop peu européens, mais pourquoi en fin de compte? Qu’est-ce que cela signifie au regard de leurs souffrances vécues? Comment s’en souvenir, comment les reconnaître? Quel rôle la politique migratoire nationale a-t-elle joué dans cet oubli?
Comme l’a constaté Rohit Jain, l’assimilationnisme – cette doctrine de l’adaptation qui ne prévoit pas d’identités hybrides, ou ne voit en elles que des problèmes – s’adressait surtout à ce qu’on a appelé la deuxième génération: pour réussir, il faut s’adapter (se suradapter) à la société dominante. Tout ce qui rappelle les origines – la guerre, les traumatismes, les soucis – doit être mis de côté, ignoré, marginalisé. Ces sujets sont déplacés à l’intérieur des communautés. Ce qui explique en grande partie l’ignorance de la société majoritaire quant à ces réalités.
Manifestation du 4 mai 1991 sur la Place fédérale de Berne contre l’oppression des minorités au Kosovo.
Manifestation du 4 mai 1991 sur la Place fédérale de Berne contre l’oppression des minorités au Kosovo. Musée national suisse / ASL

L’influence des «Yougos» sur la culture de la jeunesse et du quotidien en Suisse

Dans la culture quotidienne, la migration (post-)yougoslave a laissé des traces bien visibles. D’une part dans la langue: que l’on songe par exemple, en Suisse alémanique, au sociolecte de la jeunesse souvent appelé «Balkanslang» (argot des Balkans), qui fait rager plus d’un parent de la classe moyenne quand leurs enfants font l’impasse sur les prépositions et parlent avec un accent particulier. Langue des jeunes, cet argot est devenu une variété du suisse-allemand. Concernant les jurons, les termes du «mat» slave, que ce soit en langue originale, en albanais, en BCMS ou encore sous forme traduite, se sont glissés et imposés dans le suisse allemand. Ces interférences linguistiques (consistant à transposer des structures d’une langue à une autre) sont étroitement liées à la culture hip-hop et au rap, pour lequel la langue parlée, l’argot, représente un puissant marqueur d’authenticité. Les rappeurs ou MC ayant des racines post-yougoslaves ou albanaises sont très présents dans le milieu suisse du rap.
Le Zurichois MC et beatmaker Grëj est une voix subversive de ce qu’on appelle la «deuxième génération» et maîtrise son art dans cinq langues différentes. Dans «Pas mal pour un immigré», il rappe en français. YouTube / Grëj Music
Le quotidien porte encore d’autres traces, comme la tenue de jogging, connotée négativement et stéréotypée, qui s’est imposée comme «stylée» en dépit des interdictions dans les écoles et sur les lieux de travail. De même, tous les centres commerciaux abritent des stands de restauration rapide proposant «pite» et «burek», sans oublier les rayons d'alimentation garnis de produits des Balkans.
L’influence post-yougoslave est particulièrement visible dans la culture de la jeunesse. De jeunes hommes d’origine albanaise et kosovare posent devant une BMW. Photographie de Paco Carascosa, 2004.
L’influence post-yougoslave est particulièrement visible dans la culture de la jeunesse. De jeunes hommes d’origine albanaise et kosovare posent devant une BMW. Photographie de Paco Carascosa, 2004. Musée national suisse
La création culturelle post-yougoslave n’a cessé de thématiser la dislocation de la Yougoslavie, que ce soit dans la littérature, le cinéma, la musique, le rap ou les arts plastiques. En Suisse aussi, il existe aujourd’hui des artistes de la «deuxième génération» qui se penchent sur cette thématique, notamment en littérature. C’est le cas de Tanja Miljanović avec «Wenn wir wieder Menschen sind», Meral Kureyshi avec «Des éléphants dans le jardin», Mina Hava avec «Für Seka», Melinda Nadj Abonji avec «Pigeon, vole». Cette énumération serait incomplète sans l’écrivaine Dragica Rajčić-Holzner («Post bellum»), représentante de la première génération, qui a notamment donné une voix poétique à celles et ceux que l’on appelait auparavant les «travailleurs invités». Ces auteures se réfèrent toutes aux guerres dans l’ex-Yougoslavie. Il n’en reste pas moins que dans l’opinion publique suisse, cette thématique n’en est pas (encore) au stade où le vécu de semblables originaires de post-Yougoslavie ou du Kosovo et ayant connu la guerre serait présent dans l’esprit des Suisses. Ces textes racontent l’histoire de personnes touchées par la guerre, de leur point de vue et avec leur propre voix. Leur propos n’est pas de considérer les post-Yougoslaves exclusivement à travers le prisme de la guerre, et en aucun cas de les réduire à ces stéréotypes. Tout leur intérêt tient à ce qu’ils entrelacent l’éclatement de la Yougoslavie, les guerres qui ont suivi et la guerre au Kosovo avec l’histoire suisse, et créent au passage une conscience et un espace pour cette réalité.

Nous et la guerre

17.04.2026 17.01.2027 / Musée national Zurich
La guerre est un élément marquant de l’histoire de la Suisse. L’exposition présente, sous différentes perspectives, la façon dont les guerres ont influencé les structures politiques, les intérêts économiques et l’ordre social en Suisse, du bas Moyen Âge à nos jours. Elle invite à remettre en question des conceptions répandues quant à la relation de la Suisse à la guerre – une guerre qui semble souvent lointaine, mais qui est profondément ancrée dans la mémoire collective.

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