La ville de Zurich vers 1576, sur la carte dite du Murerplan du cartographe zurichois Jos Murer, colorisée.
La ville de Zurich vers 1576, sur la carte dite du Murerplan du cartographe zurichois Jos Murer, colorisée. Bibliothèque centrale de Zurich

Un voyage à travers la Suisse en 1608

Consommation d’alcool, bains publics, mode, rapport à la mort: les étonnantes observations de Thomas Coryate (1577 - 1617), explorateur anglais qui visita la Suisse au début du XVIIe siècle.

Sarah Rindlisbacher Thomi

Sarah Rindlisbacher Thomi

Sarah Rindlisbacher Thomi est assistante et post-doctorante au département d’histoire suisse médiévale de l’Institut historique de l’Université de Berne.

La Suisse n’a pas toujours été une destination touristique prisée. Avant qu’aux XVIIIe et XIXe siècles, les amoureux de la nature puis les touristes ne déferlent en masse dans les Alpes, l’ancienne Confédération était davantage considérée comme un lieu de transit assez pénible. Rien d’étonnant puisqu’autour de 1600, notre pays n’avait aucune curiosité majeure à offrir aux visiteurs: point de cour princière, des villes plutôt petites... Quant à la traversée des Alpes, elle était réputée dangereuse et difficile. De toute façon, le voyage en soi pour le plaisir de la découverte de nouveaux lieux et la rencontre de personnes différentes étaient quasiment inconnu à l’époque. Il y avait cependant déjà quelques pionniers qui, mus par la curiosité et la soif d’aventure, partaient explorer des pays étrangers. C'est le cas de l’Anglais Thomas Coryate (1577 - 1617), que ses pérégrinations à travers l’Europe amenèrent à visiter la Confédération en 1608. Un bref compte rendu de voyage, pittoresquement intitulé Coryats crudities: Hastily gobled up in five moneths travells [...] (en français, «Les crudités de Coryate: avalées à la hâte au cours d’un voyage de cinq mois [...]»), nous livre ses observations. Publié en 1611, cet opuscule était dédié à son protecteur, le prince anglais Henry Frederick.
Frontispice du récit de voyage de Thomas Coryate, édition de 1611.
Frontispice du récit de voyage de Thomas Coryate, édition de 1611. Folger Shakespeare Library
L’auteur est aussi original que son texte. Thomas Coryate est né dans le Somerset, en Angleterre, d’un père pasteur. Après avoir interrompu ses études à Oxford, il entre au service des princes d’Angleterre, où son caractère jovial lui vaut une réputation de joyeux drille. Doué pour les langues, maniant la langue avec aisance, il se fait également remarquer par ses contemporains pour sa fatuité et son besoin de reconnaissance personnelle. Il se peut que Coryate se soit vite lassé de son rôle à la cour. Il entreprend en tout cas un tour d’Europe en 1608. Seul et souvent à pied, il sillonne la France, l’Italie du Nord, les Alpes et l’actuelle Allemagne avant de rentrer à Londres. Mais sa soif de voyage n’est pas calmée, elle le reprend même de plus belle après son retour si bien que quelques années plus tard, l’aventurier anglais pousse ses voyages jusqu’en Inde, où il meurt de dysenterie en 1617. La Suisse ne représente donc qu’un tout petit épisode du grand périple de Thomas Coryate autour du monde. Il n’a passé qu’une bonne dizaine de jours dans la Confédération et dans la région des Grisons. Ses notes ne s’intéressent qu’aux principales étapes de son voyage: Coire, Walenstadt, Zurich, Baden, Rheinfelden et Bâle. Et contrairement aux écrivains voyageurs qui lui succèderont, Coryate ne s’intéresse pas aux paysages offerts par la nature indemne, mais à la vie quotidienne des Suisses et des Suissesses.
Le territoire de l’actuelle Suisse vers 1622.
Le territoire de l’actuelle Suisse vers 1622. Bibliothèque universitaire de Bâle
Parmi les nombreuses remarques consignées par l’auteur anglais, certaines font encore écho aujourd’hui. Ainsi, Coryate s’est extasié à Zurich sur les habitudes de couchage. En effet, à l’inverse des Anglais, les Zurichois et Zurichoises dormaient, non avec une simple couverture, mais avec un gros et doux édredon, chaud et léger à la fois. L’amour que les Suisses portent aujourd’hui encore à leurs chers duvets semblent ainsi posséder des racines profondes. Coryate loue aussi la sécurité qui règne dans l’ensemble du pays. Les gens d’ici sont honnêtes, rapporte-t-il, et l’on peut voyager sans crainte avec d’importantes sommes d’agents: il n'y a quasiment jamais d’actes de brigandage. L’expression des distances le laisse en revanche plus perplexe: lorsqu’il se renseigne sur la distance qui le sépare d’un lieu, il obtient une réponse non en miles, mais en heures. Nulle part ailleurs dans la chrétienté il n’a vu quelqu’un réfléchir ainsi, et l’information ainsi formulée est selon lui inutile puisque personne ne marche au même rythme. Là encore, ce détail nous est plutôt familier. Aujourd’hui encore, les panneaux indicateurs des chemins de randonnée, contrairement à ceux de nombreux pays européens, indiquent les distances non en kilomètres, mais en heures et en minutes. Un des récits les plus fameux de Coryate relate sa visite de l’arsenal de Zurich. Un étudiant lui sert de guide, lui présentant, outre le stock d’armes du moment, quelques «antiquités». Outre des flèches, des bannières et des étendards utilisés, lui dit-on, par les Helvètes dans leur combat contre Jules César, l’Anglais découvre l’épée de Guillaume Tell. C’est une collection bien extraordinaire que celle que l’arsenal abrite, notamment quand on sait que les objets hérités du Ier siècle avant J.C. sont extrêmement rares et que Guillaume Tell est un mythe. Quoi qu’il en soit, le crédule Anglais semble avoir été impressionné par ce qu’il a vu. En effet, à la suite de cette visite, Coryate s’est senti chargé de raconter le mythe de la fondation de la Suisse, pomme et serment du Rütli compris, rédigeant par la même occasion le premier récit en anglais de la légende de Guillaume Tell. Il avait cependant un petite critique à formuler: plutôt que l’épée de Guillaume Tell, il aurait préféré voir la flèche avec laquelle le fin tireur aurait abattu le tyran Gessler.

Me thinks it had beene much better to have reserved the arrow with which [Tell] shot through the tyrant, then the sword that he wore.

Critique de Thomas Coryate à propos des objets montrés à l’arsenal de Zurich.
L’arsenal de Zurich vers 1700.
L’arsenal de Zurich vers 1700. Bibliothèque centrale de Zurich
Outre un certain nombre d’aspects qui restent aujourd’hui familiers, Coryate relève des caractéristiques de la Suisse du début du XVIIe siècle qui semblent un peu plus curieuses. Il juge ainsi l’approvisionnement alimentaire de Zurich si bon «qu’on peut vivre ici pour moins cher que n’importe où en Suisse ou en Allemagne».

A man may live as cheape here as in any City of Switzer­land or Germanie.

Commentaire de Thomas Coryate sur l’alimentation à Zurich
Coryate décrit également le rapport des Suisses à la boisson, semblable selon lui à celui des Allemands. Il raconte qu’il a dû veiller à ne pas céder trop souvent aux convives qui l’encourageaient à trinquer, de peur de lever un peu trop haut le coude. La coutume veut qu’on boive ou qu’on s’en aille, rapporte-t-il. Il peut nous paraître curieux qu’un Anglais (nationalité globalement considérée de nos jours comme particulièrement portée sur la boisson) relève la propension peu commune des Suisses à boire. Mais, à l’époque, cela n’avait rien d’étrange. Abraham Stanyan (1669-1732), ambassadeur anglais dans la Confédération bien après le voyage de Coryate, fit lui aussi l’expérience de la consommation d’alcool immodérée des Suisses. Il dut notamment défendre sa réputation après qu’ait couru à Zurich une méchante rumeur prétendant qu’il ne voyait pas la boisson d’un bon œil.
Beuverie vers 1650. Gravure de Conrad Meyer, Zurich.
Beuverie vers 1650. Gravure de Conrad Meyer, Zurich. Bibliothèque centrale de Zurich
La décontraction qui caractérisait les interactions entre les sexes aux bains de Baden et que Coryate décrit avec une indignation non dissimulée peut également surprendre aujourd’hui. Hommes et femmes (non mariés) se baignaient en effet en même temps, nus de la tête à la taille et séparés par une simple cloison en bois percée d’une fenêtre. Ces pratiques semblent scandaliser Coryate, à en croire ses notes: «Je le souligne à nouveau: une femme mariée, buste nu, partageant un seul et même bain avec un autre homme! Et le mari n’a pas le droit de se montrer jaloux s’il est dans le bain d’à côté, alors qu’il aurait tant de raisons de l’être.» S’il était lui-même marié, assure-t-il, il n’autoriserait jamais, au grand jamais, ce genre de bain à son épouse, de peur qu’elle lui soit infidèle.

Men and women bathing themselves together naked from the middle upward in one bathe: whereof some of the women were wives (as I was told) and the men partly bachelers, and partly married men, but not the husbands of the same women.

La critique fournie de Coryate, indigné par les mœurs en vigueur aux bains de Baden.
Un des deux bains de la Bäderplatz de Baden dans la chronique de Johannes Stumpf de 1548.
Un des deux bains de la Bäderplatz de Baden dans la chronique de Johannes Stumpf de 1548. La séparation hommes-femmes n’existe pas encore. Mais des descriptions des deux bains publics en font mention plus tard. Archives municipales de Baden
Dans un autre passage, Coryate s’intéresse également à la mode vestimentaire en vogue à cette époque à Zurich et Bâle. Il s’étonne de ce que tous les habitants mâles de ces deux villes, du garçonnet de 10 ans au vieillard de 100 ans, portent une braguette ou braye («codpiece»). Cette pièce du pantalon, portée directement devant les parties génitales, faisait à l’origine partie de l’attirail militaire, où elle faisait office de protection. C’est au milieu du XVIe siècle qu’elle s’est imposée dans toute l’Europe comme un accessoire de mode. À cette époque, la braguette était rembourrée et ornée de rubans, mettant la puissance virile à l’honneur. Mais à l’époque déjà, les modes ne duraient qu’un temps: à la fin du XVIe siècle, la braguette avait à nouveau disparu dans la plupart des régions d’Europe. À l’exception, donc, de certaines contrées confédérées. Les Suisses et les Suissesses semblent avoir été un peu à la traîne en matière de mode vestimentaire.
Costumes traditionnels pour hommes et femmes à Zurich au début du XVIIe siècle. Illustration extraite de l’itinéraire de Johann Heinrich Waser, 1621-1630.
Costumes traditionnels pour hommes et femmes à Zurich au début du XVIIe siècle. Illustration extraite de l’itinéraire de Johann Heinrich Waser, 1621-1630. Bibliothèque centrale de Zurich
Coryate note également chez les femmes quelques spécificités qu’il juge «étranges et magnifiques»: elles coiffent leurs cheveux «en deux longues nattes» qui «leur tombent bien en dessous des épaules et qu’elles tressent de jolis rubans de soie de toutes les couleurs imaginables». Ce que dépeint ici l’Anglais évoque fort une coiffure composée de nattes telle qu’en portent encore les filles de temps à autres.
Une femme portant un panier à couvercle et coiffée de longues tresses. Moule à gâteau du XVIIe siècle.
Une femme portant un panier à couvercle et coiffée de longues tresses. Moule à gâteau du XVIIe siècle. Musée national suisse
Coryate semble avoir été particulièrement sensible au charme des Bâloises. Il assure n’avoir que rarement vu, au cours de son voyage, des femmes aussi belles et sculpturales qu’à Bâle. Mais bien sûr, les Bâloises n’égalent pas les Anglaises, dont Coryate préfère au bout du compte la beauté naturelle.

I observed many women of this Citie to be as beauti­full and faire as any I saw in all my travels.

Thomas Coryate à propos des femmes de Bâle
Mais le compte rendu de Coryate n’évoque pas uniquement les aspects joyeux ou beaux de la culture suisses. L’auteur revient ainsi à plusieurs reprises sur le rapport que les Helvètes entretiennent avec la mort. Il parle avec étonnement des ossuaires de la ville de Baden et de ses alentours, où reposent des montagnes d’os. Pourquoi procède-t-on ainsi? Il n’en sait rien. Il est tout aussi décontenancé par le rituel funéraire zurichois, qui veut que même les hommes d’Église ou les réformateurs les plus influents soient enterrés sans apparat ni inscription, à tel point qu’il faut un guide pour retrouver une tombe précise. Les notes de voyage rapportent aussi les cinq modes d’exécution qui, à en croire Coryate, avaient à l’époque cours au sein de la Confédération: la décapitation pour les détrousseurs et les coupables d’inceste, la pendaison pour les voleurs et les incendiaires, la noyade pour les femmes adultères, le bûcher pour les sorcières, les magiciens et les hérétiques, et le supplice de la roue pour les meurtriers. Ce qui nous paraît barbare aujourd’hui n’avait rien d’inhabituel pour Coryate, qui ne s’émouvait pas à la vue d’une potence (comme celle qu’il décrit à la sortie de Rheinfelden).
Un meurtrier subissant le supplice de la roue. Représentation issue de la Wickiana, 1582.
Un meurtrier subissant le supplice de la roue. Représentation issue de la Wickiana, 1582. Bibliothèque centrale de Zurich
Le compte rendu de Thomas Coryate est pour nous un document précieux dans la mesure où il ne se contente pas de rapporter des choses extraordinaires, mais aussi des détails de la vie de tous les jours observés d’un point de vue extérieur. C’est justement ce regard qui manque la plupart du temps dans les récits que les Suisses ont pu livrer sur leur propre quotidien. Normal: pourquoi un Zurichois du XVIIe siècle aurait-il pris la peine de noter qu’il dormait couvert d’un édredon alors qu’il n’avait jamais fait autrement et que tout le monde dans la ville faisait de même? Le récit de voyage de Coryate dépeint une Suisse où certains agréments de notre vie moderne, comme l’abondance de nourriture et la sécurité des routes étaient déjà acquises au quotidien. Dans le même temps, la décontraction concernant la consommation d’alcool, de même que la culture des bains, joyeuse et dépourvue de toute pudibonderie, ne correspond pas forcément à l’image que l’on se fait habituellement des Suisses, perçus comme un peuple plutôt austère. C’est justement ce mélange de connu et d’étrange qui rend ce récit peu courant si intéressant.

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