
Langue minoritaire, œuvre monumentale
Avec sa «Chrestomathie rhéto-romane», Caspar Decurtins (1855-1916), politicien et spécialiste culturel originaire des Grisons, a créé le plus important ouvrage de référence ancien sur la culture romanche de son canton. Un document qui fait figure de bagatelle dans l’immensité de son œuvre.
Le «Lion de Trun», comme on ne tarde pas à le surnommer, est en effet un catholique conservateur pur et dur, entièrement dévoué à Rome et au pape, mais à sa manière bien à lui. Il décrit son appartenance politique en ces termes: «Le catholicisme est une grande maison composée d’une aile gauche et d’une aile droite. J’habite dans l’aile gauche». Decurtins, qui fait montre d’une connaissance approfondie des classiques socialistes, n’éprouve aucune réticence à se pencher avec des sociaux-démocrates, comme August Bebel ou Hermann Greulich, sur la protection de la classe ouvrière et l’amélioration de sa condition. Certaines des autres positions de Decurtins semblent en profond décalage avec les idées du futur PDC, soit l’actuel parti le Centre. Notre homme est en effet un fervent partisan d’une politique d’asile suisse humanitaire, applicable tant aux religieuses françaises persécutées qu’aux socialistes et anarchistes allemands, italiens et russes. Il s’oppose au culte voué au domaine militaire, qu’il taxe de «Moloch», estimant qu’il serait plus judicieux d’utiliser les fonds versés à l’armée pour venir en aide aux plus démunis. Catholique convaincu, il œuvre néanmoins (en vain) à la levée de l’interdiction de l’abattage rituel, considérant que cette condamnation relève davantage de l’antisémitisme que d’un réel désir de protéger les animaux.
De telles positions, associées à un caractère passionné et versatile, valent à Decurtins de nombreux adversaires au fil des ans, ce qui finit par l’isoler au sein même de son propre parti. En 1905, il se retire de la politique et occupe dès lors une chaire d’histoire culturelle à l’université de Fribourg, dont il a été la cheville ouvrière.
En 1885, il rend public son projet de «Chrestomathie rhéto-romane» en envoyant un prospectus accompagné d’un questionnaire détaillé portant sur le folklore à des personnes disséminées dans tout le canton. Il parvient à rallier un groupe de soutien à sa cause, qu’il charge de rassembler non seulement des témoignages de la tradition orale locale, mais aussi des manuscrits et documents imprimés anciens. Si l’on en sait malheureusement bien peu sur les informateurs ayant contribué au travail de Decurtins et sur leur méthode de travail, les déclarations de notre homme laissent entendre que la transcription fidèle des récits et témoignages lui tenait particulièrement à cœur. Contrairement aux frères Grimm et à de nombreux autres folkloristes du XIXe siècle, Decurtins, qui bénéficie d’une conjoncture économique stable, n’a pas à se soucier de contraintes commerciales pour l’édition des textes recueillis. Les volumes de la «Chrestomathie rhéto-romane» paraissent sous la forme de tirés à part publiés dans une revue de romanistique, et s’adressent en premier lieu à un lectorat issu de la communauté scientifique. Il n’y a donc pas lieu d’embellir les contes et légendes pour accentuer leur dimension littéraire, ni de les trier ou de les censurer afin qu’ils répondent aux goûts d’un large éventail d’acheteurs. L’ouvrage comprend ainsi des récits qui se déclinent en une multitude de variantes, fragments, motifs narratifs grossiers et versions courtes qui n’auraient probablement pas été publiés ailleurs. Conçu à l’origine pour paraître en deux volumes, mais ayant largement dépassé ce cadre au fil des décennies, il ne constitue certes pas une référence en matière de méthode et de lisibilité.
Lorsque Caspar Decurtins meurt en 1916, l’ouvrage monumental tel qu’il se l’était imaginé est loin d’être achevé. Son recueil sera agrémenté de deux autres volumes avant d’être prématurément mis au point d’arrêt en 1919. Une réimpression complète enrichie d’un nouvel index détaillé paraîtra entre 1982 et 1986. Depuis 2011, l’ensemble de la «Chrestomathie rhéto-romane» est librement accessible sur Internet au format numérique.


