Gottfried Strasser fut pendant plus de 30 ans le pasteur de Grindelwald, où restent de nombreuses traces de son passage.
Gottfried Strasser fut pendant plus de 30 ans le pasteur de Grindelwald, où restent de nombreuses traces de son passage. Illustration: Musée national suisse

Le pasteur des glaciers

Lorsqu’en 1879, le jeune Gottfried Strasser est nommé pasteur à Grindelwald, son ministère mais aussi ses qualités d’auteur, alpiniste, mécène et bienfaiteur lui vaudront bientôt le surnom de «pasteur des glaciers» et une renommée bien au-delà de sa vallée.

Reto Bleuer

Reto Bleuer

Reto Bleuer est collaborateur bénévole du Service archéologique du canton de Berne.

Gottfried Strasser est né le 12 mars 1854 à Lauenen près de Gstaad. Son père Johannes était pasteur, marié à Emilie Katharina Ludwig, fille d’Emanuel Ludwig, lui-même pasteur de la collégiale Saint-Vincent à Berne. En 1855, la famille Strasser s’établit à Langnau im Emmental, où Gottfried grandira avec deux sœurs et cinq frères dans un presbytère animé. C’était une époque de grands changements. À dix ans, Gottfried assiste à l’inauguration de la ligne de chemin de fer Berne-Langnau et voit ainsi les chevaux de trait remplacés par les chevaux vapeur. Le cantonnement de quelque 500 soldats de l’armée Bourbaki à Langnau en 1871 marquera aussi fortement le garçon.
 
Strasser montre des talents littéraires précoces. Pendant ses études au gymnase, il consigne de nombreux textes souvent humoristiques dans un recueil de poésie. En 1873, Gottfried entame des études de théologie à Berne, complétées par plusieurs séjours en Allemagne. Le 23 février 1879, il est nommé pasteur de Grindelwald sans même avoir déposé sa candidature, sur recommandation et à l’unanimité des responsables de la paroisse.
 
Grindelwald dans l’Oberland bernois est appelé «village des glaciers» à cause de sa proximité avec ces majestueux fleuves de glace. Strasser s’y enracine rapidement et on le surnommera bientôt loin à la ronde le «pasteur des glaciers». Randonneur enthousiaste, il profite de la proximité des Alpes pour y faire de nombreuses excursions, souvent accompagné par des guides de la région. Cette passion pour la montagne le fait accéder au comité central du Club alpin suisse (CAS) dont il assumera ultérieurement le secrétariat de la section de Grindelwald. Il présidera aussi la commission d’évaluation des cours pour les guides de montagne, et c’est à l’occasion d’une fête du CAS qu’il rencontre une jeune femme originaire de l’Oberland zurichois, Elise Anna Rüegg, qu’il épouse en 1881. Le couple aura huit enfants, quatre filles et quatre garçons.
La famille Strasser le 14 avril 1903 à Grindelwald, devant l’entrée du presbytère.
La famille Strasser le 14 avril 1903 à Grindelwald, devant l’entrée du presbytère. Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne
Tout le contraire d’un pasteur de salon, Gottfried Strasser vit parmi ses ouailles et s’engage dans plusieurs associations, tout particulièrement au service des enfants et de l’enseignement. Président des écoles, il fonde une caisse d’épargne scolaire pour sensibiliser les enfants à des investissements judicieux. Il sera aussi la cheville ouvrière de l’école spéciale Sunneschyn à Steffisburg, qui accueillera des enfants présentant troubles mentaux et difficultés d’apprentissage. Il met aussi ses compétences d’aumônier et de pasteur au service de l’Armée suisse. En 1883 et malgré le fait que Strasser soit inapte au service, le Conseil fédéral le nomme aumônier de campagne du 12e régiment de l’Oberland bernois.
Le pasteur Strasser, 2e depuis la gauche sur une luge, vers 1900.
Le pasteur Strasser, 2e depuis la gauche sur une luge, vers 1900. Grindelwald Museum
Au cours de son ministère, Strasser voit le pauvre village montagnard de Grindelwald se métamorphoser en un lieu de cure florissant. Le pasteur identifie les opportunités et les intéressantes sources de revenus apportées par le tourisme à la population locale. Porteurs, guides de montagne, personnel hôtelier: les touristes fréquentant Grindelwald avaient besoin d’une main-d’œuvre importante, surtout lorsque le village devint la première station de l’Oberland bernois ouverte pendant la saison hivernale, à la suite de la construction d’une ligne de chemin de fer dans la vallée. Strasser fut aussi activement impliqué dans la réalisation du Chemin de fer de l’Oberland bernois reliant Interlaken à Grindelwald et Lauterbrunnen, inauguré le 1er juillet 1890.
 
Le pasteur des glaciers soutiendra aussi le projet de construction d’un chemin de fer sur la Jungfrau de l’entrepreneur Adolf Guyer-Zeller et rédige en 1892 un guide de voyage pour l’Oberland bernois. Gottfried Strasser émit toutefois des réserves lorsque tous ces développements déboucheront sur les «invasions» touristiques du début du 20siècle. Il dénonça le boom de la construction hôtelière sous la forme d’un poème qui déplore le fait que des «palaces» allaient bientôt masquer la beauté naturelle de la Suisse et de ses sommets, et se conclut par un appel à découvrir un «sérum contre la rage des promoteurs».
Le développement de l’alpinisme fait aussi son lot de victimes. Nombreux sont les guides de la région qui perdent la vie sous les avalanches de neige et de pierres ainsi que lors de chutes. À chaque fois, c’est le pasteur Strasser qui les accompagne au cimetière. Pour soutenir leurs proches et les survivants, Strasser fonde une assurance pour les guides et contribue de façon significative à la création de la société des guides de montagne de Grindelwald.
Le pasteur Strasser (tout à gauche) avec des guides, vers 1890.
Le pasteur Strasser (tout à gauche) avec des guides, vers 1890. Grindelwald Museum
Le terrible incendie de Grindelwald le 18 août 1892 est une épreuve particulièrement difficile. Ce jour-là, une tempête de foehn alimente un brasier qui consumera plus de 100 bâtiments, laissant quelque 400 personnes sans abri. Trois jours plus tard, le pasteur très ému s’adresse ainsi à ses paroissiens:

Croyez-moi, il ne m’a jamais été aussi difficile de prêcher qu’aujourd’hui. Je ne parviens pas à me défaire de la vision de ce terrifiant brasier auquel rien ne pou-vait nous préparer. Mon corps et mon âme en restent profon­dé­ment affectés.

Mais Strasser réagit vite. Il organise un appel aux dons, assure la présidence de la commission incendie qui vient d’être fondée, ainsi que la création d’un corps de pompiers moderne, dotée d’un équipement adéquat, et lance la construction d’un réseau de bornes d’incendie. Au-delà de ses fonctions administratives, il s’engage sur le terrain au grade de sous-chef des pompiers.
Section «village» du corps des pompiers, 1906. Au premier plan au centre, le pasteur Strasser coiffé de son képi.
Section «village» du corps des pompiers, 1906. Au premier plan au centre, le pasteur Strasser coiffé de son képi. Grindelwald Museum
Parallèlement à son engagement social, Strasser est aussi un auteur prolifique. Ses poèmes, discours de fête, articles dans la presse, brochures et paroles de chansons le font connaître bien au-delà de Grindelwald. Avec son ami, le compositeur Johann Rudolf Krenger, il écrit le «Grindelwaldlied» et «Dr Trueberbueb», hymne non officiel de l’Emmental. Sa pièce de théâtre «Bärgdorf» est jouée en 1898 à Zurich lors de l’inauguration du Musée national suisse, valant à son auteur une reconnaissance nationale. Strasser entretenait de nombreux contacts littéraires, entre autres avec le poète et journaliste Peter Rosegger, l’écrivain en dialecte Rudolf von Tavel et Johanna Spyri, auteure des aventures de «Heidi», qui lui rendra visite en 1898 à Grindelwald.
«Dr Trueberbueb» chanté par l’octuor de la société des pontonniers de Worblaufen. Youtube
Création d’une chorale, introduction d’un éclairage dans le village, fondation de la société des samaritains, exploitation d’une bibliothèque: un nom surgit régulièrement dans les documents de cette époque, celui du pasteur Gottfried Strasser dans le rôle d’initiateur, secrétaire ou président.
Orientée vers la face nord de l’Eiger: la sépulture de Gottfried Strasser, son épouse Elise et ses filles Elise et Hedwig.
Orientée vers la face nord de l’Eiger: la sépulture de Gottfried Strasser, son épouse Elise et ses filles Elise et Hedwig. Photo: Reto Bleuer
Au début de l’année 1911, Strasser contracte une grave maladie du cœur dont il ne se remettra jamais. Il meurt le 9 avril 1912 à l’âge de 58 ans, à côté des glaciers, dans ce village de Grindelwald qu’il aimait tant. Son parcours et son œuvre d’exception laissent à la région un souvenir aujourd’hui encore bien vivant.

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